Des efforts louables se font pour augmenter la technicité des forces de l’ordre aussi bien des Fardc que de la Pnc. Mais le mal n’est pas seulement dans la formation, il est très profond, enfoui sous les décombres de la décrépitude de la condition sociale des soldats et des policiers.

La formation des forces de l’ordre en vue de les rendre performantes dans l’accomplissement des tâches qui leur sont dévolues est devenue une préoccupation obsessionnelle aussi bien des hauts responsables des Forces armées de la République démocratique du Congo que celles de la Police nationale congolaise.
Sous le régime de Mobutu, la formation des unités combattantes était quasi permanente. Des centaines d’officiers et de sous – officiers ont usé leurs pantalons sur les bancs des meilleures académies militaires d’Europe, notamment à Sandhurst, en Angleterre ; à Saint-Cyr, en France, à l’Ecole royale militaire belge et à Stockheim en Belgique pour les différents brevets d’administration et d’état-major; et aussi dans quelques autres centres prestigieux de formation militaire aux Etats-Unis.
Sur le plan de l’efficacité au combat des hommes de troupe et d’état-major, la République démocratique du Congo alors Zaïre pouvait tout craindre, sauf les mésaventures du genre de celles que l’on a connues il y a peu, avec la promenade santé que des soldats rwandais et ougandais ont effectuée à nos frontières de l’Est sans redouter le moins du monde une raclée magistrale de notre part. Il est vrai aussi que Mobutu vieillissant et miné par la maladie n’avait plus du cœur à l’ouvrage et s’était désintéressé plusieurs années auparavant du moral de ses hommes de troupe, livrés désormais à la cupidité de chefs véreux qui se sont mis à se sucrer royalement sur la solde des militaires du rang.
Durant les cinq premières années suivant la prise de pouvoir de Mobutu, la condition sociale des militaires et des policiers était tellement en harmonie avec les exigences de la vie sociale que la population n’avait rien à se plaindre de ces gens en uniforme qui n’avaient aucune raison de soumettre la population à des tracasseries insupportables comme c’est le cas aujourd’hui.
Mais avec le temps, les habitudes héritées de l’armée coloniale qu’a été la Force publique ont fini par s’estomper.
Alors que la Force publique avait initié un régime paternaliste consistant à assurer aux hommes de troupes et à leurs familles un bien-être matériel au diapason de celui des autres citoyens, avec la distribution une distribution hebdomadaire de provisions essentielles de survie (huile, poissons, sel et sucre), le nouveau régime issu du coup d’Etat de 1965 a maladroitement supprimé ces avantages sociaux, faisant sombrer dans le manque les familles de milliers soldats. Ce fut le début du mal militaire congolais.
En effet, depuis lors, les agents payeurs – le terme approprié veut qu’on les appelle les comptables de garnison et des unités qui ont pris la relève de l’ancien système colonial de la Force publique pour le paiement de la solde des militaires ont vite compris tout l’intérêt qu’ils pouvaient tirer de leur position. En effet, manipuler les millions destinés à la solde de leurs compagnons d’armes leur ouvrait toutes grandes les portes vers un enrichissement sans cause avec une facilité déconcertante. Des combines et des filières se sont créées au plus haut niveau pour drainer vers d’autres destinations l’argent devant servir à la paie du rang. D’autres combines ont inventé des soldats fictifs dans certaines unités très éloignées de la capitale :
Le lait et le miel coulent mensuellement en abondance sous le toit de plusieurs comptables de garnison et d’unités.
Par le passé, des contrôles effectués auprès de ces agents sans scrupules sur plaintes de nombreuses victimes de ces machinations ont permis de découvrir ces filières et les indélicats ont été envoyés en prison.
Mais ces pratiques n’ont pas tardé à revenir aussitôt au galop, si bien que l’on se retrouve encore aujourd’hui à la case de départ ! De telle qu’il n’est pas rare de nos jours de voir un comptable de garnison ou d’unité rouler carrosse publiquement, et faire sans gêne étalage de leurs richesses acquises sur le dos de pauvres soldats. Ainsi donc est apparu le phénomène des arriérés de paiement de la solde au sein des Faz hier, des Fardc aujourd’hui.
Et quand on sait que les hommes de rang dans nos forces armées sont les moins bien payés au monde (plus ou moins 15 $ pour un caporal ) contre 35 $ au major qui ne peut lui non plus avoir le sourire chaque fin du mois, le cynisme des comptables de garnison et d’unités auxquels l’armée confie chaque mois l’argent de la solde détourne à leur profit les sommes destinées à entretenir le moral des hommes et de leurs familles est impardonnable.
Dans tous les cas, cette situation a engendré deux conséquences dans le chef du comportement des militaires et des policiers congolais, ces derniers étant eux aussi logés à la même enseigne que les premiers.
La première conséquence est que cette situation influe terriblement sur la population a commencé à faire les frais de la colère rentrée des éléments en armes incontrôlés, insatisfaits de la régularité du paiement de leur solde, sinon de l’insignifiance de celle-ci. Les coups de main musclés qu’ils perpètrent de nuit – et quelques fois de jour - participent de cet état de paupérisation dans laquelle ils sont assujettis. Si bien qu’ils se considèrent comme des laissés pour compte de la société congolaise.
La seconde est corollaire à la précédente. Elle dépeint d’une manière dramatique la situation découlant des causes premières de cette situation. Elle explique sans cependant la justifier le comportement de certains hommes en arme qui recourent à ces méthodes délictueuses pour atténuer les effets pervers existant entre l’inadéquation de leur solde par rapport aux réalités sociales de la vie courante.
Il suffit de faire un tour au camp militaire Kokolo, situé en plein centre de la capitale pour se rendre à l’évidence que quelque part, l’Etat doit être ramené à la réalité, battre la coulpe et avouer que sa responsabilité est totalement engagée dans ce qui se passe dans ce camp et dans tous les autres camps disséminés à travers le pays !
Personne ne peut se voiler la face devant le constat misérable qu’offrent les ravages du kwashiorkor dans ce camp militaire peuplé de plus de quatre à cinq mille âmes. Des visages d’enfants squelettiques, des épouses et des enfants des militaires réduits à la mendicité et à la prostitution; des familles nombreuses contraintes de partager avec quatre autres ménages un espace réservé à un couple : bonjour la promiscuité et ses travers !
On y voit même des militaires incapables de s’acheter une seringue parce que le dispensaire du camp en manque: au camp Kokolo, les scènes de vie que l’on y découvre sont proches de celles que présente le célèbre tableau du peintre français Géricault dans « Le radeau de la méduse », tellement la promiscuité fait bon ménage avec la pauvreté !
Il importe donc d’éradiquer l’une et l’autre, et le programme d’action du gouvernement doit interpeller Tshikez Diemu, le ministre de la Défense nationale, afin qu’il incorpore le volet de l’amélioration des conditions de vie dans nos camps militaires. Ceci doit être l’une des priorités des son programme à la tête du ministère de la Défense, dans le cadre des 5 chantiers du Président de la République.
En outre, s’il faut faire une approche perspective des temps nouveaux actuels, les camps militaires ne devraient plus se situer en pleine ville. La République démocratique du Congo est encore en ce début du 21ème siècle un vaste domaine inculte et inhabité aux trois quarts. Les bâtisseurs du « nouveau monde » congolais devraient avoir une vision futuriste du développement national et envisager, entre autres, la délocalisation des camps militaires du type colonial, par la création de nouveaux espaces militaires en dehors des villes. Il coûtera ce qu’il coûtera, mais le projet de créer, à plusieurs kilomètres des centres agglomérés actuels, de villes-garnison dotées de toutes les infrastructures sociales capables de mettre leurs occupants à l’abri des problèmes liés aux contraintes sociales est d’une urgente nécessité.
Ce serait des villes modernes, où vivraient certes des familles de militaires bénéficiant de conditions sociales égales – nous insistons – à celles de leurs concitoyens civils, mais où l’on implanterait des usines de toute nature, à l’instar de la ville française de Toulon où l’on voit des industries de tous genres – armement, manufactures, alimentation et diverses autres activités liées au sport et aux loisirs ; sans oublier les écoles. De telle sorte que ces entités offrent à leurs habitants tous les conforts de la vie moderne.
Du cautère sur une jambe de bois !

En définitive, il nous est autorisé de fonder des espoirs sur ce que projettent les Belges, les Français, les Angolais et la communauté internationale par le biais de la Monuc dès lors que les uns et les autres ont manifesté une volonté non dissimulée de tout mettre en oeuvre pour impulser une dynamique nouvelle dans la nouvelle armée congolaise en gestation.
Nous souhaitons que les uns et les autres se convainquent qu’ils ont beau imaginer des programmes visant à augmenter les capacités tactiques et opérationnelles des troupes, comme ils le font maintenant à travers les fameux programmes de brassage et de mixage, mais que tant qu’ils n’auront pas réglé les questions préliminaires et primordiales qui sous-tendent l’existence du mal militaire congolais tel que nous venons de l’énoncer qui est constitué par le manque de primes, la logistique, la ration hebdomadaire, le logement et surtout …l’amélioration substantielle d’une solde mensuelle totalement en déphasage des réalités traduites au jour le jour par et dans le panier de la ménagère, tout ce qu’ils font ne sera que du cautère sur une jambe de bois.
Ce n’est donc pas parce que le Pnud annonce l’intention de débloquer 9 millions de dollars Us pour remettre à niveau la première brigade intégrée des Fardc en Ituri, par la formation d’un bataillon pilote grâce aux éléments pakistanais des forces de la Monuc, que l’on pensera à éradiquer à sa racine le mal militaire congolais, quand bien même cette opération revêt une importance capitale. Même si cette opération en cours en Ituri baptisé « Ituri sans armes » vise également la démobilisation des enfants soldats.
Il est certes permis de se réjouir de ce que la France vient d’octroyer 165 000 euros à la mission de Conseil et d’assistance pour la réforme du secteur de la sécurité en Rdc dans le cadre de l’Eusec.
Et donc si, tels que le laissent entendre les sources autorisées de l’ambassade de France à Kinshasa, « ces fonds permettront d’assurer un soutien logistique de la chaîne de paiement en faveur du personnel des Fardc », et que tel que le pense Bernard Prévost l’ambassadeur de France en Rdc « la Rdc ne peut pas redémarrer sans le rétablissement d’un socle de sécurité », quoi de plus juste de soutenir avec lui, qu’il ne servirait à rien de « soutenir des actions de développement, d’éducation, de santé si la sécurité des citoyens de ce pays n’est pas assurée ».
Aussi, si à la signature du protocole d’accord octroyant à la Rdc par la France 165 000 euros pour la réforme de la sécurité le pays de Jacques Chirac estime que ce financement contribuera à ce que « les citoyens congolais puissent circuler librement sans être inquiétés » dixit Bernard Prévost, alors nous pouvons penser réellement que les intentions de Paris sont sincères. Encore faudrait –il que soient affrontées et neutralisées en amont toutes les pesanteurs qui, érigées en système depuis des décades au niveau de l’état-major, vouent à l’échec toutes les tentatives tendant à remédier à la normalisation de l’amélioration de la modicité de la solde de nos forces combattantes et de la police. Ce ne sera guère une partie de sinécure à laquelle s’attendent les réformateurs.
Mais, nous sommes autorisés à penser que si tant est que la France soit convaincue qu’en dépit de sa modicité il faille injecter dans cette opération l’enveloppe financière annoncée, nous osons croire que la contribution que les partenaires, dont les pays comme l’Angola, la Belgique, le Pnud et la Monuc ont manifesté l’intention d’apporter permettra à la République démocratique du Congo de disposer d’une armée et d’une police dont les éléments deviendront disciplinés, parce que délivrés, grâce à la réforme envisagée, des servilités imposées par leur condition sociale exaspérante.
S’il y a un voeu que nous pouvons formuler pour la réussite de cette opération, c’est celle de voir la responsabilité de la gestion de cette cellule autonome confiée de bout en bout à des agents relevant des pays contributeurs. Ainsi, morte la bête mort le venin ! Honnis soient qui mal y pensent ! Car ils prétendraient à tort, que ceci attentera à notre souveraineté. Laissez dire et bien faire serait la seule conduite à tenir, dans cette occurrence précise.
Car, bien rémunérés, bien logés et disposant de toutes les commodités de la vie moderne, nos hommes de troupe n’auront plus rien à envier à leurs concitoyens civils. Ils cesseront d’errer à longueur de journée dans la capitale où leur état endémique de manque les oblige à se livrer à toutes les pratiques inciviques et répréhensibles dont ils se rendent coupables vis-à-vis des gens qui ne portent pas l’uniforme militaire comme eux.
Clément Vidibio/MMC
Last edited: 04/03/2007 09:12:52