M. John Francis Mbala, professeur aux facultés de droit de l’Université protestante au Congo et de l’Université de Picardie Jules Verne en France, politologue et chroniqueur désormais fidèle à Digitalcongo.net, revient cette fois avec un pertinent commentaire sur la triple commémoration des journées des 15, 16 et 17 janvier 2007
En ces journées des 15, 16 et 17 janvier marquées par l’inhumation du Cardinal Etsou et les commémorations des anniversaires de la mort de nos deux Héros nationaux Mzee Laurent-Désiré Kabila et Patrice Emery Lumumba, notre devoir de mémoire à l’égard de ces trois illustres disparus nous amène à un constat qui doit immédiatement être fait, à savoir que : une fois de plus, le peuple congolais a fait preuve d’une maturité remarquable eu égard à l’unité observée depuis la proclamation définitive des résultats du deuxième tour des élections présidentielles, attitude confirmée par l’unité autour des trois figures emblématiques précitées de l’histoire de notre pays auxquelles nous ne cesserons de rendre un vibrant hommage.
Nous n’aurons pas la prétention de retracer ici leur parcours du fait de l’effort de concision qui s’impose, tant leur vie est jalonnée de succès et parfois de péripéties. Ces personnalités historiques s’étant désormais impliquées, en effet, dans la volonté de changement pour améliorer les conditions de vie de l’être humain dans des contextes particulièrement difficiles, socio-politiques mais déjà économiques. Nous ne saurons néanmoins faire l’économie de l’histoire, non pas dans son acception scientifique, mais plutôt au sens courant, sans fausser nos analyses. Nous allons donc ici effectuer un bref et/ou un rapide aperçu historique sans nous focaliser sur les récits de vie. Mais c’est autour d’une problématique précise que se structurera la présente réflexion à la lumière des faits actuels, à savoir les trois journées des 15, 16 et 17 janvier 2007. « Quel lien y a-t-il donc à établir entre Patrice Lumumba, Mzee Laurent Désiré Kabila, le Cardinal Etsou, le Président élu Joseph Kabila et la diaspora ? »
Pour tenter d’apporter des éléments de réponse à cette question, nous allons à travers trois volets faisant apparaître des liens transversaux, réfléchir humblement et en toute modestie, car il ne s’agit pas d’étaler un savoir scientifique, mais de s’adresser au grand public. Voici les trois volets autour desquels est axée la réflexion, à savoir : 1) Parcours de vie et diaspora, 2) Le message du Cardinal Etsou : un pont entre la diaspora et le pays et 3) Félicitations au Président élu, Joseph Kabila, pour la création du Vice-ministère des Congolais de l’étranger.
Parcours de vie et diaspora
Patrice Emery Lumumba que l’on ne présente plus est né le 2 juillet 1925 à Onalua, territoire de Katako-Kombe dans le Sankuru. Il fut Premier ministre et a été assassiné le 17 janvier 1961. Une importante bibliographie et une filmographie existent sur Lumumba. Mais c’est surtout sur son rayonnement, l’éclat de sa pensée que je désire attirer l’attention. Jean-Paul Sartre dira de Lumumba : « Avec sa mort, Lumumba a cessé d’être une personne. Il est devenu toute l’Afrique ». En effet, au-delà du panafricanisme, il a posé des actes courageux, tenu un discours qui dépasse les contingences matérielles, les conventions sociales et s’inscrit résolument dans une phase avant-gardiste.
Nous éluderons le contexte de la guerre froide entre les Américains et les Soviétiques pour relever que Patrice Lumumba, dans ses messages, s’adressait aussi à la diaspora congolaise. Lesdits messages doivent retentir aujourd’hui dans nos têtes. Lors de la table-ronde en 1960 en vue de réclamer l’indépendance immédiate pour le Congo auquel il assista, il rencontra la diaspora (étudiants, stagiaires…) en marge de cet événement. C’est cette même diaspora qui fera partie des « évolués » qui participeront dans son gouvernement sans, pour certains, comprendre la portée de sa pensée. Or, Patrice Lumumba était explicite sur les dangers qui guettaient le Congo tout en restant optimiste sur un avenir meilleur. Cela, cet espoir, a pris quelques temps, mais aujourd’hui, avec la mise en place des institutions légales et légitimes, à commencer par l’installation du Président élu, nous entamons vraiment l’ère nouvelle souhaitée par le tout Premier Patrice Lumumba.
Dans sa dernière lettre à sa femme Pauline, en novembre 1960, Lumumba soulignait : «…. A mes enfants que je laisse, et que peut-être je ne reverrai plus, je veux qu’on dise que l’avenir du Congo est beau et qu’il attend d’eux, comme il attend de chaque Congolais, d’accomplir la tâche sacrée de la reconstruction de notre indépendance et de notre souveraineté, car sans dignité il n’y a pas de liberté, sans justice il n’y a pas de dignité, et sans indépendance il n’y a pas d’hommes libres.(…) L’histoire dira un jour son mot, mais ce ne sera pas l’histoire qu’on enseignera à Bruxelles, Washington, Paris ou aux Nations Unies, mais celle qu’on enseignera dans les pays affranchis du colonialisme et de ses fantoches. L’Afrique écrira sa propre histoire et elle sera au nord et au sud du Sahara une histoire de gloire et de dignité… ».
Parmi ceux qui seront sensibilisés par ce message et tant d’autres, on compte Mzee Laurent-Désiré Kabila. Les convictions politiques de Mzee l’ont emmené à s’impliquer très jeune dans la vie politique avec une constante demeurée, en l’occurrence sa fidélité aux idéaux de Patrice Lumumba dès lors qu’il résista aux assauts du pouvoir central sous la dictature de Mobutu, tandis que plusieurs opposants politiques avaient été « absorbés » et récupérés par le régime en place pour des cacahuètes ou quelques espèces sonnantes et trébuchantes.
Le courage, les efforts et la ténacité de Mzee Laurent-Désiré Kabila seront couronnés de succès le 17 mai 1997 par son avènement à la magistrature suprême en qualité de Président de la République. Bien plus que cela, son avènement allait surtout donner lieu à une alternance politique ouvrant de nouvelles espérances interrompues par les guerres chroniques à partir de 1998. Il s’agit de relever ici que Mzee Laurent-Désiré Kabila fut durant plusieurs années en exil et qu’à ce titre il fit partie de la diaspora. Bien qu’ayant parcouru l’Afrique et l’Europe, il n’abandonna jamais son rêve de retour chez lui, car on ne le dira jamais assez : l’on n’est mieux que chez soi. L’histoire retiendra, en dépit de quelques observations, que l’on ne lui a pas laissé le temps de réaliser son programme politique qui aurait certainement permis au Congo de se relever très rapidement. Laurent-Désiré Kabila fut assassiné le 16 janvier 2001 dans des circonstances tragiques. Mais sa pensée demeure et son amour du pays n’est plus à démontrer.
Pour sa part, Homme d’Eglise, le Cardinal Etsou, Archevêque de Kinshasa, se rapproche des précédents illustres disparus cités ci-haut en ce sens qu’il avait, lui aussi, l’amour de son pays ainsi qu’en témoignent ses œuvres sociales, sa pensée et le vibrant hommage que viennent de lui rendre les Congolais, l’Afrique et plus largement encore, le monde entier, suite à sa mort survenue à Bruxelles le 6 janvier 2007. Sans démagogie, cet homme courageux qui s’exprimait en toute liberté n’hésita pas à dénoncer certains agissements ni dire tout haut ce que beaucoup pensaient tout bas, et ceci, même durant la IIème République. Mais c’est surtout son message qui est édifiant avant sa mort. A Bruxelles, lors de son séjour pour des raisons médicales, il fut en contact quasi permanent avec la diaspora, il put ainsi se rendre compte, encore une fois, du «mal du pays» de ses compatriotes.
Le message du Cardinal Etsou, un pont entre la diaspora et le pays
Toi Congolais de la diaspora qui lis cet article, tu devrais vraiment remercier le Cardinal et Archevêque Etsou, car il a pensé à toi dans ses derniers jours. Il vient de donner une résonance à ton souhait de partager tes espoirs et désirs pour ton pays. Mais surtout, en tant qu’homme d’Eglise, il a souffert de te voir souffrir. L’exil, c’est la mort. Son message que voici, est un appel fort à l’adresse des nouvelles autorités qui animeront les institutions de la IIIème République. Avant sa mort le Cardinal a adressé des messages au Pape Benoît XVI, aux fidèles de Kinshasa et à tous les Congolais : « L’homme propose, Dieu dispose. Cela s’applique à moi aussi. Ainsi chaque fois qu’il y a un changement dans notre vie, il faut l’accepter de tout cœur. Il ne faut pas murmurer même si cela arrive pendant les fêtes. Je suis au milieu de nos frères et sœurs de la diaspora, où je vis les fêtes de fin d’année. Et je partage leur souci, et aussi votre souci, pour un Congo meilleur et démocratique. Un Congo où règne la paix. Nos frères et sœurs vivant à l’étranger veulent rentrer au pays et forment le vœu de voir les conditions de vie des populations restées au pays changer. Et si nous voulons un changement réel et sérieux, il faut l’unité de tous les Congolais. Ma conviction est que, comme les autres peuples de la terre, nous pouvons améliorer nos conditions de vie, rendre notre pays prospère et bienfaiteur de notre Nation. Il faut continuer à lutter avec foi, dans l’espérance et avec beaucoup de courage. Il faut aimer le travail fait avec méthode et passion. Merci pour votre solidarité, merci pour tant d’affection et d’estime dont j’ai été l’objet de votre part. Merci aussi pour vos prières. Que Dieu vous bénisse et vous garde dans son amour. ».
Personnellement, je ne trouve rien à ajouter sinon relever le fait que sans l’amour du pays rien ne sera possible. Il ne suffit pas de clamer haut et fort son amour, mais il est question de se consacrer au travail. Pour cela, adhérons à cette pensée du Cardinal Etsou : « Il faut aimer le travail fait avec méthode et passion ». Les Congolais ne sont pas des paresseux, ils l’ont prouvé où qu’ils soient dans la diaspora. Il en est de même de ceux résidant sur le territoire national. Qu’on leur donne un cadre étatique viable, que l’on revalorise les salaires en adéquation avec le coût de la vie, que l’on crée des emplois, et ils prouveront de quoi ils sont capables dans tous les domaines. Enfin, un aspect est escamoté dans les débats et il faut y remédier au plus tôt : il s’agit de la revalorisation du capital humain, revalorisation à laquelle il va falloir s’atteler résolument.
Félicitations au Président élu Joseph Kabila pour la création du vice-ministère des Congolais de l’étranger
Le Président élu au suffrage universel direct Joseph Kabila a entendu le souhait du regretté Cardinal Etsou lorsqu’il s’exprimait comme suit à Bruxelles avant sa mort : « Nos frères et sœurs vivant à l’étranger veulent rentrer au pays et forment le vœu de voir les conditions de vie des populations restées au pays changer ». Relevons immédiatement que cela était déjà le souhait du Président Joseph Kabila qui répondant à une interview au journal belge «Le Soir » en novembre 2006. Le Chef de l’Etat lançait alors un appel très explicite à la diaspora : « Pour moi, le Congo c'est la Chine de demain : d'ici 2011, l'exemple pour moi viendra des pays asiatiques que l'on appelle les « Dragons ». Le Congo va surprendre, car il se redressera beaucoup plus vite que prévu. A mes compatriotes de la diaspora, je dis de rentrer au pays ! Venez participer à la reconstruction, il y a de la place pour tout le monde, et la liberté d'expression, la sécurité de tous seront garanties ».
D’aucuns pensent que le Président nouvellement élu a négligé la diaspora, mais c’est oublier ou du moins faire l’impasse sur son parcours. Il faut relever, en effet, que son père, feu le Président Laurent-Désiré Kabila, a connu l’exil, et le Président Joseph Kabila fut lui-même dans la diaspora. C’est un aspect de la vérité historique qu’il faut ressortir pour remarquer le fait que le Chef de l’Etat connaît certainement ce souhait des compatriotes de la diaspora de revenir vivre au pays. Il n’a donc pas été insensible aux desiderata des Congolais vivant à l’étranger, dès lors que c’est sous son impulsion que vient d’être créé le Vice-ministère chargé des Congolais de l’extérieur. Il en est le principal initiateur. Au nom de la diaspora, je viens par la présente féliciter solennellement le Président Joseph Kabila pour la matérialisation de cette idée.
Parmi tant d’autres, j’avais également exprimé ce souhait à travers divers articles (dont voici un lien : http://www.congovision.com/nouvelles/prof_mbala1.html). En effet, j’y exprimais l’idée suivante : « Il convient d'institutionnaliser la gestion des Congolais de l'extérieur par la mise en place d'un organe en charge de la diaspora. Mais je ne peux terminer sans souligner que cette diaspora a souvent déçu, d'où le qualificatif lui attribué quelquefois de « diaspourrie ». Ceci, pour dire que ce n'est pas en donneur de leçon que la diaspora doit s'associer à la reconstruction. Au contraire, il conviendra d'afficher une attitude de modestie, car les compatriotes vivant au pays possèdent aussi des potentialités et des talents qu'ils exprimeront conjointement avec la diaspora, si on leur en donne les moyens et un cadre étatique serein. »
Au jour d’aujourd’hui cet organe existe par la création du Vice-ministère des Congolais de l’étranger, ceci grâce à l’écoute du Président Joseph Kabila qui fait ce qu’il dit sans sombrer dans la démagogie qui caractérise certains politiciens. Nous devons donc féliciter cette initiative ! Le Vice-ministère des Congolais de l’étranger contribuera certainement à mieux traiter les dossiers des Congolais de l’extérieur (Etudes des projets d’investissement, informations sur le pays d’accueil, aide et solidarité à l’égard des compatriotes : promotion de la culture congolaise, aide au retour et/ou mesures incitatives…). Le Président Joseph Kabila incarne ainsi une volonté de changement, car au-delà des discours, beaucoup de ses promesses se sont matérialisées. Il a la lourde tâche de mettre en branle la pensée de Patrice Lumumba, celle de Mzee Laurent-Désiré Kabila, et celle du Cardinal Etsou, tout en gardant sa liberté de pensée et sa spécificité.
Nous ne saurons terminer la présente réflexion intellectuelle sans rendre hommage au regretté Cardinal Malula, en suggérant par ailleurs au Chef de l’Etat de poursuivre le dialogue qu’il initia avec la famille Mobutu pour le rapatriement du corps de feu le Président Mobutu, et ce dans une volonté de réconciliation nationale. Rappelons donc dès à présent que l’heure n’est plus à la polémique, et que tous les Congolais doivent l’épauler de même que les divers animateurs des institutions de la IIIème République, particulièrement le nouveau Premier ministre Antoine Gizenga. Je ne doute pas qu’en dépit de son jeune âge, le Chef de l’Etat parviendra à l’accomplissement de sa mission, car, ainsi que je l’avais écrit le 12 juillet 2003 dans un article paru sur digitalcongo.net lors d’un de mes séjours à Kinshasa, après l’installation du gouvernement d’union nationale : «Le président Kabila a fait montre d’une rare sagesse, et il est permis de dire « mwana moké a bétaka mbonda, bakolo mpé ba binaka ». Traduction: « Un jeune peut bien jouer le tam-tam et faire danser ses aînés ». C’est un signe éloquent que ans plus tard, après son avènement, Joseph Kabila inaugure la IIIème République. J’ai dit !
Toute réaction utile peut lui parvenir par e-mail : johnfrancismbala@hotmail.com
Prof. John Francis Mbala
Last edited: 17/01/2007 16:19:31