On en parlait déjà à Kinshasa à propos de la restauration des routes de la capitale. La qualité du travail, en plus de la lenteur, pour l’exécution des travaux sus­citait plusieurs interrogations. Pas plus tard qu’il y a de cela un mois, les responsables de la Ban­que mondiale à Kinshasa se sont entretenus avec les hauts cadres de la presse sur le fonctionne­ment des structures de la Banque mondiale.

C’est ainsi qu’à une question de la presse de savoir pourquoi des personnalités qui ont travaillé au sein du Bureau central de coordination, Bceco, se sont retrouvés au sein de l’Ucop, une autre structure qui exécute quasiment les mêmes fonctions que le Bceco. Il était question de savoir si par là, la Banque mondiale n’entretenait pas la « corruption » comme dé­noncée depuis un certain temps. La réponse, très étendue, justifiait amplement que la question était pertinente. Comme pour dire qu’il n’y avait pas de fumée sans feu.

Voilà que le journal Le Fi­garo, paraissant en France, revient sur le dossier. Un véritable scandale. A l’image du Poten­tiel qui s’interrogeait sur le silence des instances internationales, Le Figaro se pose la même question sur ce silence alors que le Bceco, le Programme natio­nal multisectoriel de lutte contre le Sida... sont pointés du doigt. Au-delà, certains membres du gouvernement. Le Figaro en parle en long et en large.

La Communauté internatio­nale ferme les yeux

Les vieux démons de la corruption sont-ils de retour en République démocratique du Congo ? Plus de 500 millions de dollars, émanant des caisses de la Banque mondiale, se sont en­volés en fumée au cours des cinq dernières années. « Du déjà-vu... », disent les plus blasés. « Un scandale ! », assurent ceux qui croyaient au discours de bonne gouvernance du régime Kabila et au sérieux de la Banque mon­diale. La communauté internatio­nale, qui finance les deux tiers du budget ne l’ex Zaïre, ferme les yeux avec complaisance...

« Si l’on avait jeté les billets par les fenêtres d’un avion, on aurait eu plus de chances d’atteindre les plus pauvres... » La réflexion vient d’un ex-responsable de la Ban­que mondiale (BM). Avec certains de ses collègues, il a pré­venu le département de Déonto­logie institutionnelle de Washing­ton. Des dizaines de plaintes d’opérateurs économiques sont venues grossir le dossier. La di­rection de la BM a ordonné une enquête. La mission d’experts, qui s’est déroulée en RDC du 17 février au 23 mars, n’a toujours pas rendu ses conclusions…

Conflits d’intérêts, délits d’initiés, fraude

L’affaire est de taille. Quand, en 2001, la communauté Internationale décide de repren­dre sa coopération avec l’ex ­Zaïre, elle met en place des agen­ces d’exécution chargées de coordonner les fonds. Avec le Bureau central de coordination (Bceco) sont ainsi créés le Programme national multisectoriel de lutte contre le Sida (PNMLS), la Commission nationale de désar­mement, démobilisation et réin­sertion (Conader)... Ce sont ces agences qui sont aujourd’hui sur la sellette pour conflits d’intérêts, délits d’initiés, fausses déclara­tions, corruption, fraude.

« C’est parce qu’il n’y avait plus d’administration publique digne de ce nom que ces agences ont été créées. El­les auraient dû, en principe, avoir des garde-fous. Mais leurs responsables congolais ont refusé les contrôles, ou les ont contournés. Et la commu­nauté internationale a fermé les yeux… », explique un responsable, qui tient à garder l’anony­mat.

Les dispositifs de contrôle ayant été rapidement neutralisés, la voie a été ouverte à tous les abus. Dans l’attribution des mar­chés de construction de routes, par exemple, on a assisté à tou­tes sortes d’irrégularités. Un marché de 18 millions de dollars a ainsi été attribué à une société ivoirienne, TPZC, dont la princi­pale activité  était... la boulangerie ! Ses bilans portaient de faux tampons de l’administration fiscale ivoirienne, ses renseignements bancaires étaient erronés et le chèque de garantie qui lui a été demandé est revenu impayé...

Les exemples sont identi­ques dans les autres agences d’exécution. Des centaines de milliers de dollars ont été attri­bués à un chanteur pour un re­frain sur le Sida, des fonds desti­nés aux soldats se sont évapo­rés.

A qui la faute ? Comme le soulignent les initiateurs de l’opé­ration mains propres de la Ban­que mondiale, « Nos propres agents ont été trop complai­sants ». Quand un appel d’offres de quatre lots de 20 millions de dollars est lancé un vendredi pour être attribué le lundi suivant, sans que le moindre contrôle soit ef­fectué, on se demande si le res­ponsable local de la Banque mon­diale a pris le temps de vérifier quoi que ce soit. « D’habitude, on nous reproche d’être trop lents. Cette fois, on a été trop rapides… », explique un respon­sable, Xavier de Victor.

A ce jour, vingt-deux mois après l’attribu­tion des marchés et alors que le délai d’exécution est expiré, moins de 20% des travaux sont réalisés. Le chef de projet à la Banque mondiale « assume tou­tes les décisions prises » et attend « avec impatience » les résultats de l’enquête interne du département de déontologie ins­titutionnelle. Il vient d’être discrè­tement dessaisi de ses dossiers.

Parfaitement informés de la situation, les bailleurs de fonds n’ont pas tenu à réagir. Ils affir­ment avoir été les premiers sur­pris. « Comme le gouvernement est composé de toutes les tendances - président, anciens rebelles, opposition intérieure -, on pensait qu’ils se surveille­raient les uns les autres. En fait, tout le monde s’est, très bien entendu, rué sur le partage du gâteau... », confie un responsa­ble européen.

Le grand scandale

Les Congolais, eux, ne se font plus d’illusions. Le mémo­rial que le président Kabila avait promis en face du Parlement n’est qu’un immense terrain va­gue, qui a quand même coûté un demi million de dollars. Quant aux étudiants, ils ne cessent d’iro­niser sur l’état de la route qui mène à l’université. Sa réhabili­tation a déjà coûté près de 9 millions de dollars à la communauté internationale pour 9 km, soit un million de dollars par kilomètre.

« Je suis frustré d’avoir appartenu à un gouvernement qui ressemble aux précédents en termes de corruption. La RDC pourrait devenir l’un des plus grands pays d’Afrique. Mais il y a une crise de lea­dership. Si on veut arrêter de végéter, il faut assainir le pays », explique Azarias Ruberwa, vice-président de la RDC.

Malgré la loi du silence, le couperet est finalement tombé. La République démocratique du Congo (RDC) ne bénéficiera pas de la dernière tranche du finan­cement qui était attendue par le programme économique de gouvernement (PEG). Les services du FMI suspendent le décaissement de 40 millions de dollars parce qu’ils reprochent « une grande lenteur dans les reformes structurelles ».

Coraline Dumay/Le Potentiel