Fuites injustifiées de soldats, menaces de Nkundabatware, protection de Mutebusi ŕ Kigali, tergiversations suspectes des Rcd Ruberwa et Onusumba, et formalisme outré de la Monuc, créent des conditions d’une nouvelle crise politico-militaire de nature ŕ bloquer le programme des élections si l’on n’y prend garde
La situation était encore confuse mercredi 31 aoűt au Nord-Kivu ŕ propos de la désertion des militaires qui s’observe dans les rangs des forces armées réguličres depuis la semaine derničre. Des sources militaires ainsi que d’autres dignes de foi, dont les agences de presse de réputation irréprochable, faisaient, jusque mercredi, état de la désertion de plus d’une centaine de soldats.
Ces mouvements sont enregistrés au sein du 1er et 2čme bataillons mixtes ainsi que du 53čme bataillon des Fardc. Les fuyards sont presque tous issus de l’ex-mouvement rebelle pro rwandais, Rcd/Goma. Etant d’expression rwandophone, ils venaient de terminer leur formation militaire dans le Masisi, mais auraient refusé d’ętre brassés.
En quittant les rangs des Forces armées de la République démocratique du Congo, les fuyards prennent tous la direction du territoire de Masisi habité par des populations tutsi comme eux. Jusque lŕ, ces mouvements n’ont pas occasionné d’affrontements meurtriers. Il est, cependant, rapporté que les déserteurs de la nuit de vendredi ŕ samedi dernier avaient procédé au désarmement de leurs compagnons militaires opposés ŕ leur fuite.
Aucune information n’est disponible sur les raisons de ces désertions subites dans une zone sensible qui connaît une couverture progressive sur l’identification et l’enrôlement des électeurs.
Les observateurs et divers partenaires impliqués au processus électoral ont exprimé leurs inquiétudes quant aux risques d’une recrudescence de la violence qui hypothéquerait la quiétude nécessaire au bon déroulement de ces opérations. On note, cependant, que ces fuites interviennent, d’une part, au moment oů la Rdc, le Rwanda et l’Ouganda reprennent les pourparlers sur les questions sécuritaires aprčs la menace des Fdlr et avant le retour en scčne des dossiers Nkundabatware et Mutebusi, des officiers Rcd-Goma coupables des insurrections armées de juin 2004 au Nord-Kivu et au Sud-Kivu. Depuis peu, l’un d’eux, Jules Mutebusi, bénéficie officiellement de la protection du Rwanda comme exilé, tandis que Nkundabatware, selon des sources dignes de foi, écume encore les montagnes de Masisi oů convergent les fuyards.
D’autre part, les fuites se produisent aprčs les déclarations dans la presse de Laurent Nkundabatware qui imputait au gouvernement la responsabilité de la déstabilisation ŕ 1’Est avant de réitérer ses menaces d’attaques armées contre les troupes réguličres. Dans un communiqué distribué dans les rédactions de Goma la semaine derničre, fief du Rcd, il déclarait que « le moment est pleinement et amplement arrivé de nous employer, par tous les moyens utiles, ŕ contraindre ce gouvernement ŕ décrocher et ŕ laisser la place ŕ un pouvoir inclusif, non conflictuel, capable d’instaurer la sécurité, la paix pour tous ».
Adolphe Onusumba, ministre de la Défense issu, comme Nkundabatware, du Rcd/Goma, a réagi ŕ ces propos mardi dernier sur Radio Okapi en s’interrogeant sur ses intentions, tout en affirmant sa disposition ŕ rencontrer le Général dissident. Séjournant ŕ Goma, le ministre de l’Intérieur, Théophile Mbemha a déclaré, pour sa part, que les propos du Général Nkundabatware étaient ŕ prendre au sérieux.
Atermoiements suspects
A Kinshasa, aucune source n’a encore fait état de dispositions qui seraient prises par les institutions publiques. Il est simplement indiqué de bonne source que des experts du gouvernement examinent activement la situation pour proposer une réaction appropriée.
Au cours de son point de presse hebdomadaire tenu le mercredi dernier, la Monuc a indiqué que les désertions observées ne sont, ŕ ce stade, considérées que comme des attitudes d’indiscipline. La mission onusienne continue donc d’observer la situation tant que rien ne lui donnerait ŕ s’inquiéter outre mesure.
Entre-temps, les réactions enregistrées jusque-lŕ tendent ŕ installer une crise au sein de l’Exécutif et perturber la lisibilité du dossier. En effet, patron de la colonne politique, défense et sécurité, le Vice-Président Azarias Ruberwa est intervenu sur les médias, en début de semaine, en partie pour protester contre les affirmations identitaires des fuyards en déclarant qu’ils ne sont pas tous exclusivement d’expression rwandophone. Ruberwa est lui-męme issu de cet espace sociologique. A la męme occasion, il s’en prenait au Secrétaire Général du Pprd, Vital Kamerhe, pour des propos que ce dernier aurait tenus ŕ Uvira, propos qu’il a dit ętre de nature ŕ raviver des tensions ethniques.
Cette position pose des difficultés aux observateurs sur la lecture exacte ŕ faire de l’ « affaire » des fuyards du Nord-Kivu. En l’absence d’une réaction et d’informations officielles, on en est ŕ s’interroger sur le statut exact ŕ donner au ministre de la Défense qui voudrait dialoguer avec des mutins et fuyards, coupables d’atteinte ŕ l’ordre public, ŕ la sécurité et la sűreté intérieure. La męme question se pose sur le vice-Président Ruberwa Manyiwa que l’on arrive pas ŕ classer entre son statut politique, celui de président d’un parti -composante et, enfin, son appartenance ŕ la communauté rwandophone du grand Kivu.
Pour d’aucuns, il est important qu’une clarification soit faite dčs le départ pour assurer une meilleure prise en charge de cette situation qui a les contours manifestes d’un iceberg cachant un plan d’envergure. Ces appréhensions tirent leur justification du contexte électoral et qu’on élargit aux soubresauts de retour massif des réfugiés congolais dans les pays voisins de l’Est.
Calculs politiques
Les analystes préviennent sur la célérité qu’il faut mettre en vue de prévenir toute situation plus compliquée. En attendant, on n’hésite pas ŕ percevoir, dans l’amorce du pogrom, le style politique du Rcd-Goma qui rappelle la grčve politique d’une frange du mouvement ex-rebelle qui s’était retiré ŕ Goma en aoűt 2004, tentant alors de bloquer le fonctionnement des institutions de la République et partant, de la Transition.
D’autres, par contre, soupçonnent une tentative de création des conditions d’une négociation que le Rcd-Goma chercherait ŕ imposer pour soutenir la démarche d’un allié, l’Udps, ou ŕ défaut, bloquer le processus électoral qui n’offrirait pas encore de perspective ŕ la composante proche du Rwanda.
Dans tous les cas, les analystes les plus avertis pensent que la paix dans les territoires congolais de l’Est passe par un engagement effectif et ferme du Rwanda et de l’Ouganda ŕ respecter les accords passés et éviter de soutenir et souffler des actions de déstabilisation contre la Rdc. Ce qui vient de se passer a jeté un sérieux froid dans les rapports entre les trois pays, alors que vendredi dernier déjŕ ŕ Kigali, les parties se sont rencontrées pour évaluer la situation sécuritaire dans la région.
Les échanges portaient sur la question des rebelles ougandais des Nalu, les Fdlr rwandais ainsi que le cas Nkundabatware et Jules Mutebusi. Pour ces deux derniers cas, la partie congolaise a, depuis toujours exigé leur extradition, mais Kigali, qui héberge le second, n’a jamais réagi positivement. Au contraire, le gouvernement rwandais avait, dix jours avant la réunion de vendredi dernier, annoncé sa décision d’accorder l’asile politique ŕ l’insurgé de Bukavu.
A Kigali, les Etats Unis, qui coordonnent le cadre de concertation, se sont engagés ŕ soutenir la Rdc pour la relance du processus de Rome, enlisé ainsi que le retour des Fdlr au Rwanda. Kinshasa est chargé de mener les actions qu’il faut pour ce faire et présenter les résultats au 30 septembre 2005. Seulement, aucune disposition n’a été prise pour prévenir ce qui se passe actuellement et qui semble ętre le fruit d’un calcul préalable.
En effet, les mouvements militaires de l’Est ainsi que les propos de Nkundabatware interviennent autour de la réunion de Kigali. Et d’ici la prochaine rencontre, la situation risque de se détériorer et compliquer les conditions pour le processus électoral tant qu’aucun moyen de pression sur le Rwanda n’aura été mis en branle.
(FP)
Last edited: 07/05/2006 01:43:58