Bref historique sur la journée du 30 juin 1960
Ce samedi 30 juin 2001, la République démocratique du Congo va célébrer sa fête nationale. Les entités administratives, à tous les échelons, se préparent fiévreusement à l'événement. Des défilés sont prévus un peu partout à travers tout le territoire national. Dans la capitale, trois principaux sites accueilliront de hautes personnalités tant nationales qu'étrangères. Il s'agit du Palais de Marbre, du Palais de la Nation et du Boulevard Triomphal.
Pour la circonstance, nous venons de faire parler l'un des historiens émérites, en la personne du professeur Antoine Lumenganeso Kiobe, Directeur général des Archives nationales du Congo et Conservateur en chef. Il nous parle du processus d'accession du pays à l'indépendance, notamment les causes lointaines, l'opinion en Belgique et au Congo-Belge, les grandes étapes, la première transition et la journée même du 30 juin 1960.
Suivez-le plutôt à travers notre jeu de questions-réponses
L'Observateur : Ce samedi 30 juin, la Rdc célèbre le 41ème anniversaire de son accession à sa souveraineté nationale et internationale. Excusez-nous de solliciter votre contribution à un jour de la parution de notre édition parce que vous étiez absent du pays. Pourriez-vous fixer nos lecteurs sur le contexte historique dans lequel a évolué le processus qui a abouti à l'indépendance du Congo ?
Professeur A. Lubienganeso : La première chose à retenir, c'est qu'avant la Seconde Guerre mondiale, parler de l'indépendance du Congo-Belge et même de l'émancipation en Belgique, c'est se faire traiter pour un fou. En effet, la Belgique officielle croit en la pérennité des liens unissant la colonie et la métropole au point que les députés Belges ont même envisagé la création du territoire national faisant du Congo la 10eme province. Cette idée a pour conséquence l'application d'une politique aveugle, une politique des tortues et des oeillères. Qui consiste à calculer l'émancipation du Congo à l'échelle des décennies sinon des siècles.
Sans vision profonde, la Belgique ferme les yeux sur le vent du changement qui déferle sur le monde à partir de l'Asie. En 1944, la Conférence africaine de Brazzaville envisage la transformation de l'empire colonial français en une Union française. Le Gouverneur général Pierre Ryckmans rehausse de sa présence cette cérémonie mais aucune réaction positive à Léopoldville (Kinshasa).
L'OBS : Quelles sont les causes lointaines de la décolonisation en Afrique et dans le monde, en général, et au Congo, en particulier ?
Prof. A.L. : Parmi ces causes, il faut citer celles-ci :
1. L'anticolonialisme des Etats-Unis d'Amérique, de l'ONU et de l'Union des Républiques socialistes soviétiques (URSS).
2. La Seconde Guerre mondiale qui constitue le catalyseur de l'éveil de conscience politique, patriotique et nationaliste.
3. Au lendemain de cette guerre naît une "élite" congolaise qui va faire des revendications. Et, un nom à citer, c'est Paul Lomami Tshibambe, journaliste, qui, dans "La voix du congolais", pose le problème "Quelle sera notre place dans le monde demain ?". Il est sanctionné sévèrement par l'administration coloniale. Mais, les revendications de l'élite tournent surtout autour du matériel: le standing de vie, l'assimilation et l'intégration.
Les grandes étapes du processus d'indépendance
L'OBS : Citez-nous les grandes étapes de ce processus.
Prof. AL. : 1) Il y a, d'abord, la 2ème Guerre mondiale comme je viens de le souligner;
2) la Conférence de Bandung, en lnde, en 1955, condamne le colonialisme et le présente comme un pas.
3) Un seul Belge, le professeur Van Bitsen lance le Plan de 30 ans de l'émancipation de l'Afrique belge. Celui-ci suscite deux réactions notables au Congo: le manifeste de la Conscience africaine et le contre-manifeste de l'ABAKO qui est le plus dur et qui opte pour "l'indépendance" immédiate. L'éveil de conscience politique des Congolais se situe en 1956 à partir de ces réactions.
4) Les consultations électorales de 1957 déçoivent les congolais. Les réformes urbaines envisagées dans le décret du 26 mars 1957 restent inachevées.
5) L'année 1958, c'est l'année-charnière, c'est l'année de l'organisation de l'Exposition universelle de Bruxelles. Qui entraîne une ouverture pour les congolais dont la conscience politique continue à s'éveiller. C'est aussi cette année qui voit la naissance et la multiplication des premiers partis politiques congolais (MNC, PNP,...), à part bien entendu de l'ABAKO, association culturelle transformée en parti politique dès le milieu de l'année 1956. Cette année 1958 est marquée aussi par la participation de Patrice-Emery Lumumba et consorts à la Conférence panafricaine d'Accra, au Ghana. D'où Lumumba rentre avec des idées progressistes et panafricanistes qui le rendent quelque peu indésirable aux yeux des Belges..
6) L'année 1959 est très importante. C'est le début de la précipitation des événements avec les émeutes sanglantes du 4 janvier, avec les premiers pillages à grande échelle de notre histoire, avec l'arrestation des leaders abakistes. Parmi les conséquences, le message royal et la déclaration gouvernementale du 13 janvier.
7) La table ronde politique de janvier-février 1960 qui aboutit à l'élaboration de la Loi fondamentale par le Parlement belge, la première Constitution de notre pays. Qui est en grande partie responsable du chaos politique enregistré par la suite.
8) La première transition, allant du mois de mars au mois de juin 1960, est caractérisée par les faits suivants: l'installation, le 8 mars, du Collège exécutif général et la nomination de M. Ganshof Vandermesh, Ministre chargé des Affaires générales en Afrique. Qui a trois missions: superviser les élections, restaurer l'ordre et, enfin, procéder à la mise en place de hautes institutions centrales, provinciales et locales.
Ce discours non attendu
Lumumba qui remporte les élections est nommé, le 23 Juin 1960, par le Roi Baudouin et son gouvernement Premier ministre de l'Etat en gestation. Il est investi le 24 à 2 heures du matin et prête serment le même jour. Entre temps, les bureaux du parlement sont constitués nuitamment, dans la précipitation.
Elu Chef de l'Etat, le 24 juin, Joseph Kasa-Vubu prête serment le 27 juin, dans l'avant-midi. Maintenant qu'on a un Parlement, un gouvernement et un Chef de l'Etat, on peut se rendre dans l'hémicycle du Palais de la Nation pour célébrer de façon solennelle et dans l'allégresse, le jeudi 30 juin 1960, l'accession du Congo à l'indépendance et à la souveraineté internationale.
Les discours officiels prévus par le protocole de deux pays, à savoir celui du Roi Baudouin 1er et celui du Président Joseph Kasa-Vubu, sont sans histoire. Celui du Premier ministre Lumumba, non prévu, crée un incident et refroidit l'ambiance. Malgré son discours réparateur au toast prévu au cours de l'après-midi, les Belges blessés dans leur amour-propre, ne lui pardonneront pas cette incartade. Et, on connaît la suite...\"
Last edited: 07/05/2006 00:04:18