Colette Braeckma vient d’achever une eničme tournée dans la sous-région. Ses étapes étaient Kigali, Bukavu, Mwenga et Kamituga au Sud-Kivu. A Kinshasa, la journaliste belge a accordé un entretien au Potentiel
Uh : Quelles impressions ramenez-vous aprčs votre séjour dans l’Est, principalement au Sud -Kivu?
Colette Braeckman: Ce qui l’a plus frappée ŕ Bukavu, c’est que la ville est actuellement sécurisée. Par contre, les activités économiques tournent au ralenti. Le soir, il y a un couvre-feu de fait; les gens ne sortent pas. On sent qu’ils sont encore traumatisés par les événements de l’année derničre. Ce qui est aussi trčs inquiétant, c’est le fait que dans les campagnes, tous les témoignages affirment qu’il y a une recrudescence des violences de la part des ex-Far et Interahamwe.
Il y a énormément de témoignages de femmes agressées, violées, avec de nouvelles pratiques, qui consistent ŕ enlever les gens, qui sont libérés aprčs le paiement d’une rançon de 100 ŕ 150 dollars américains. La situation dans les campagnes du Sud-Kivu est donc extręmement difficile, non seulement par le fait des ex-Far et pagnes du Sud-Kivu est donc extręmement difficile, non seulement par le fait des ex-Far et Interahamwe, mais aussi des débordements des hommes des Fardc, soldats qui ne sont pas suffisamment payés et qui vivent du rançonnement des populations.
Uh : Qu’en est-il aujourd’hui des conflits interethniques qui ont défrayé la chronique dans un passé lointain ?
Le problčme qui se pose au Sud-Kivu, c’est que beaucoup de personnes d’expression rwandaise sont parties lors des événements de mai-juin de l’année derničre, et se sont réfugiées au Rwanda et au Burundi et qu’elles ne soul pas encore rentrées. Je crois qu’avant les elections, il est souhaitable qu’elles retournent dans leurs propriétés pour qu’elles puissent participer au processus électoral. Sinon, c’est une menace qui pourrait peser sur la démocratie et sur la validité des elections. Il faut aussi que les 150 mille Congolais réfugiés en Tanzanie puissent rentrer au Sud-Kivu. Ce n’est pas seulement une opération de logistique, mais aussi un impératif pour l’identification des gens. Au Sud-Kivu, il y a une certaine nervosité qui se remarque, en rapport avec le retour des réfugiés.
UhChez qui relčve-t-on cette « nervosité », les politiques ou la population?
Il y a énormément de rumeurs, de soupçons. Le climat demeure franchement malsain parce que les gens sont traumatisés. C’est pareil, tant dans la population qu’au sein de la classe politique locale. Il y a un calme, mais c’est un calme apparent et ça peut encore déraper. Ca reste męme asses fragile.
Uh : Les groupes armés sont-ils encore aussi actifs au Sud-Kivu? On parle des « Mun dundu 40 »...déraper, ça reste męme assez fragile.
Le Sud-Kivu reste męme le paradis des rumeurs. L’on raconte que des ex-Faz avaient été aperçus du côté de Bugini et qu’ils seraient pręts ŕ traverser. . . Avec des éléments trčs probants, mais ce sont des rumeurs. Et ce genre d’informations contribuent ŕ augmenter la nervosité. Mais il faut dire aussi qu’au Nord et au Sud-Kivu, l’on est a la veille d’un événement trčs important qui, s’il se matérialise, pourrait considérablement renforcer le processus de paix et d’apaisement des populations civiles : c’est le retour chez eux des ex-Far et miliciens hutu. On est ŕ la veille d’une opération de rapatriement.
Ce sera un grand pas en avant vers la pacification de la région. D’abord, ça ŕ rassurer les populations civiles. Ici, je pense en particulier aux femmes du Kivu qui sont quotidiennement agressées violées, violentées par toutes ces milices. Ensuite, Si CCS ex-combattants retournent dans leur pays, le Rwanda n’aura plus de prétexte qu’il invoque depuis des années pour revenir réguličrement au Congo.
Uh : Comment jugez-vous d’une part l’action de la Monuc au Sud-Kivu et d’autre part, la perception des populations vis-ŕ-vis de la force onusienne?
Je crois que la population était trčs négative jusqu’il y a peu, extręmement négative- Il faut le dire- lors des événements de Bukavu en mai-juin derniers, oů la Monuc n’a pas fait son travail, n’a pas protégé les populations civiles. Elle s’est avérée incapable d’empęcher Nkunda de s’emparer de Bukavu, bref, de battre des milices mutins et rebelles. A ceci s’ajoute le scandale des viols, et d’abus sexuels qui est une triste réalité aussi le travail assez ridicule du contingent chinois chargé de la réfection de la route qui relie Bukavu ŕ l’aéroport.
Ils se contentent de mettre de la terre dans les trous, emportée ŕ la premier pluie. On se demande a quoi servent finalement ces gens qui coűtent quand męme 400.000 dollars par mois pour faire ce travail, de façon tout a fait primaire et peu qualifiée. Mais depuis un mois, les choses out change. La Monuc s’est reprise en main sur le plan des abus sexuels, c’est désormais « tolérance zéro » comme on dit le personnel fait plus attention. Mais surtout. les contingents out été changes.
Il y a maintenant un contingent pakistanais dont la politique est de « to win hearts and minds » (gagner les coeurs et les esprits). Ils out une discipline trčs stricte. Ce sont des musulmans. Ils ne boivent pas ni ne sortent. Ils n’ont pas de rapports sexuels avec les populations mais, au contraire, ils approchent les gens et cherchent ŕ les aider dans les actions ponctuelles.
Les gens de Bukavu sont émerveillés, et se disent que c’est une autre Monuc qui est arrivée; le dernier élément et non des moindres est que la Monuc est déterminée ŕ entrer en action militairement, ŕ utiliser la maničre forte pour obliger les Hutu rwandais ŕ rentrer dans leur pays. Et c’est ça qui explique, je crois, le succčs de l’opération de persuasion pacifique qui a été menée par les services congolais. Beaucoup de choses ont changé. La Monuc est en voie d’ętre prise au sérieux. Les critiques que l’on pouvait formuler jusqu’ŕ la fin de l’année derničre sont ŕ revoir maintenant
Uh : Que se passerait-t-il si le président Kagame refusait que les rebelles rentrent au Rwanda?
Je crois que c’est une opération diplomatique de trčs haut niveau qui a été pilotée par la communauté Sant’Egidio ŕ Rome et le Rwanda se trouve pris ŕ son propre jeu. Ce pays est au Congo depuis 10 ans pour dire : « Nous dénonçons la menace des interahamwe. ces gens doivent rentrer, nous demandons leur retour, etc. ». Si Kigali veut ce retour et que ce retour s’opčre, le Ruwida n’a aucune raison de l’empęcher.
Et si c’est le cas, il sera claire nient désigné comme le mauvais joueur de la partie. J’ai, ŕ ce sujet, rencontré il y a une semaine ŕ Kigali l’envoyé spécial pour les Grands Lacs du président Kagame, Richard Sezibera, qui s’est exprimé d’une façon trčs positive ŕ l’égard de ce retour en disant : « On les accueillera, ils vont retrouver leur place dans la société rwandaise ». Qu’elles soient sincčres ou pas, les autorités rwandaises ne peuvent plus faire volte-face. au risque de se mettre au ban de la communauté internationale.
Uh : Quel jugement portez-vous sur la proposition de la constitution d’une force de l’Union africaine pour les Kivu?
Je crois que cette proposition est a intégrer dans la politique de dissuasion, il a été sur la table auprčs des dirigeants des Fdlr; il a été mis sur la table que la Monuc avait renforcé ses effectués, que l’armée congolaise avait renforcé ses moyens ŕ l’Est, et que la Force africaine allait se déployer. C’est en fait le troisičme élément de discussion, une force interafricaine approuvée par le Rwanda, et qui n’allait pas du tout avoir le mandat de la Monuc, qui allait ętre plus offensive.
Mais il est possible qu’on n’ait pas besoin de cette force a africaine, parce que le problčme est que męme si on trouve des pays pręts ŕ envoyer des troupes, il se posera une fois de plus la question du financement, d’autant plus que l’Ua se tournera vers les Européens et sur ce plan-lŕ, le tour de table n’est pas allé jusqu’au bout pour déterminer qui allait payer. S’il y a un retour volontaire et pacifique, ce ne sera pas nécessaire. Personnellement, je crois que puisque les contributeurs sont européens, on a plus besoin d’argent maintenant pour reconstruire le Congo que pour payer une force militaire, si on peut l’éviter par une opération pacifique. On mettrait ce budget économisé de côté pour renforcer le processus électoral au Congo.
Uh : Quel regard jetez-vous sur l’aboutissement de la transition en Rdc?
Moi je crois que la transition ŕ aboutir, sous les effets conjugués d’une double pression. Et les deux sont importantes. L’une, c’est la communauté internationale, qui a mis beaucoup d’argent dans la relčve du Congo. Cette communauté internationale est fatiguée. On n’a qu’ŕ voir les discours des uns et des autres, avec l’emploi de termes de plus en plus durs, ci donc a faire des pressions énergiques sur la classe politique congolaise.
Ceci est une chose. L’autre, c’est la pression de la base, de la population congolaise. Partout oů l’on va au Congo, on sent que les gens veulent, exigent des elections, męme dans les régions reculées oů je me suis rendue. Donc, si les politiciens congolais, qui sont malheureusement l’élément de frein continuent ŕ traîner les pieds, ils vont ętre pris en étau entre la population qui pourrait sérieusement les corriger, et la communauté internationale qui risque de fermer le robinet. Je crois qu’ils n’ont pas envie d’avancer, parce que les privilčges qu’ils ont, ils voudraient les prolonger le plus longtemps possible. Mais ils sont coincés. Nombre d’entre eux se sont embarqués ŕ Sun City, se disant: « On va essayer de gagner du temps ». Maintenant, fini de rigoler. Ils sont obligés d’avancer, contraints et forcés.
Uh : Est-ce dans ce registre des pressions qu’il faut classer les déclarations récurrentes du ministre belge des Affaires étrangčres ?
Oui, c’est sur le registre de la tactique bien connue du coup de pied... C’est peut-ętre une tactique qui n’est pas trčs diplomatique, pas trčs conforme aux usages, mais qui a peut-ętre son efficacité. Moi je ne l’aime pas (la tactique, Ndlr) parce que je trouve qu’elle heurte les sensibilités et qu’elle heurte le respect que l’on doit ŕ des partenaires et des interlocuteurs, męme si elle trouve quelque part sa justification.
Uh : Retournons au Nord-Kivu, oů vous vous ętes rendue dans la région de Mwenga...
Oui, Mwenga est donnée pour une zone « reculée » du Sud-Kivu. La mine d’or de Kamituga n’est située pourtant qu’ŕ 180 km de Bukavu. Mais il n’y a pas de route. La seule façon d’y arriver reste la voie aérienne. C ‘est bit, parce qu’il y a beaucoup d’or qui est extrait des mines de Kamituga par des creuseurs clandestins. C’est révélateur des situations que l’on retrouve ailleurs, un peu partout dans le pays ; des gens recueillent or, diamant, cassitérite... C’est vraiment le Far West avec l’inexistence de l’autorité de l’Etat. Il y a tout de męme un petit changement. Avant, du temps du Rcd, les creuseurs devaient partager leur produit avec les militaires… (Th)