La crise en Rdc tend vers sa fin compte tenu de l'engagement manifesté par la communauté internationale pour sa résolution. C'est dans cette perspective que la Belgique se montre déterminée à reprendre sa place de partenaire privilégié du Congo-Kinshasa avec lequel elle entretient des liens historiques du fait de la colonisation.
En effet, depuis un certain temps, Bruxelles politique et économique ne cesse de multiplier des visites à Kinshasa dont le couronnement sera celle du Premier ministre et du ministre belges des Affaires étrangères le 30 juin à l'occasion de la fête de l'indépendance du Congo. Déjà, le 10 juin prochain, le secrétaire d'Etat belge à la Coopération fera le déplacement de Kinshasa dans le cadre des préparatifs de cette grande visite.
Dans le même ordre d'idées et peut-être sous un autre registre, une délégation du Cercle de Lorraine en Belgique, conduite par Me Michel Lion, l'avocat des affaires délicates de la Rdc, séjourne dans la capitale congolaise depuis le vendredi 1er juin en compagnie de l'ambassadeur de la Rdc à Bruxelles, M. Kisonga Mazakala. Outre Me Michel Lion, la mission comprend, entre autres, MM. Aldo Vastapane, administrateur du Groupe Bruxelles Lambert, Christian De Goussencourt, administrateur-délégué de Imperbel, Dimitri Mozer, administrateur-délégué, Mozer Intel, Michel Massait, associé Price Waterhouse, Daniel Van Cutsem, associé Ernst & Young; Hubert André Dumont, avocat Stanbrook Hooper; Pierre Tonon, Ingénieur conseil; Guy Stuckens, Executive Search Consultant Stuckens, Paternotte & Partenrs; Luc Simonet, avocat (associé Skytech); Thierry Lakhamisky, Administrateur-délégué de la société Skytech; Gérald Snyers d'Attenhoven, Notaire et Guy De Spinet, Assurances Aon.
Pendant leur séjour de 8 jours, les membres de la mission vont s'entretenir avec les membres du gouvernement avant de rencontrer le chef de l'Etat le vendredi 8 juin dans la matinée.
Se confiant au journal Le Potentiel, le chef de la mission, Me Michel Lion, confirme la détermination du Royaume de Belgique à revenir au Congo pour jouer un rôle de premier plan dans la relance économique du pays. «La volonté est là, les hommes sont là et les capitaux aussi», affirme Me Lion. Toutefois, il met l'accent sur la sécurité juridique comme garantie pour les investisseurs intéressés. Aussi souhaite-t-il que Kinshasa adhère à l'Oada, une organisation s'occupant de l'arbitrage commercial, qui regroupe déjà 16 pays de l'Afrique de l'Ouest.
Fondateur et secrétaire général des Amitiés belgo-congolaises, Me Lion a laissé entendre que le Premier ministre belge annoncera des nouvelles importantes pour le Congo lors de son séjour. Déjà, la Belgique se propose de financer le paiement des arriérés du Congo de l'ordre de 500 millions Usd.
Ci-dessous les propos de Me Michel Lion recueillis par Modeste Mutinga et Willy Kabwe.
Le Potentiel : M. Lion, vous venez d'arriver à Kinshasa à la tête d'une forte délégation d'hommes d'affaires belges. Qu'est-ce qui vous fait courir une si longue distance ?
Michel Lion : Je connais bien votre pays. Puisque j'y ai vécu quelques années, j'ai entretenu beaucoup de relations d'affaires avec votre pays. J'interviens comme conseil du gouvernement congolais dans des affaires délicates. Je crois que le moment était venu maintenant de reprendre conscience, qu'il y a beaucoup de choses à faire avec le Congo et que le secteur privé peut apporter sa contribution à la relance des affaires sur le plan économique. Le cercle de Lorraine, qui est à l'origine de cette mission et qui représente à peu près 1000 à 1100 hommes d'affaires parmi les sociétés les plus importantes de la Belgique, a, comme service au départ de ses membres, décidé de se lancer dans des missions économiques.
L.P. : Vous avez bien dit que vous intervenez dans les affaires délicates du gouvernement congolais depuis un certain temps. Aujourd'hui, il y a des affaires délicates: la guerre, le démantèlement des troupes étrangères dans notre pays, le démantèlement de la rébellion, l'assainissement de l'espace économique et social. Pourquoi la Belgique vient-elle si tard ?
M. Lion : La communauté internationale, malheureusement, ne s'était pas encore rendu compte du drame au Congo. Personnellement, je suis intervenu à la demande du chef de l'Etat, Laurent-Désiré Kabila, dans les affaires qui opposent la Rdc aux pays agresseurs Rwanda, Ouganda et Burundi. J'ai introduit, d'ailleurs, des requêtes devant la Cour internationale de justice à la Haye à ce sujet. Je crois que le discours aussi bien du chef de l'État Laurent-Désiré Kabila que celui de votre nouveau chef de l'État est exactement le même en ce qui concerne les pays agresseurs ils doivent quitter le territoire du Congo.
Mon regret, c'est que la communauté internationale se soit rendue compte très tard de cette obligation sur le plan du droit international et que les différentes résolutions prises à l'Onu ont été au début très tièdes. Mais, enfin, on s'est rendu compte que le Congo aurait raison. Je crois que le dernier rapport qui a été demandé par Kofi Annan en ce qui concerne le pillage des ressources naturelles est, on ne peut plus éloquent, sur les raisons de la présence des troupes rwandaises et ougandaises, principalement, sur le territoire congolais.
L.P. : Cette crise a plusieurs facettes: la facette militaire, celle qui vous a préoccupé et pour laquelle vous avez introduit une requête à la Cour de la Haye, semble préoccuper davantage le Conseil de sécurité. Mais il y a également un volet politique quand on parle du Dialogue intercongolais. Est-ce que la Belgique voit en cela une solution durable pour la situation de la Rdc ?
M. Lion : Entant qu'avocat, je ne suis pas du tout un homme politique. J'ai justement cette distance qui permet de pouvoir me rendre compte et de donner un avis tout à fait objectif. La Belgique politique a manifesté, depuis un certain temps, cette volonté de faciliter ce Dialogue intercongolais qui est important. Le nouveau chef de l'Etat a ouvert de ce côté-là des perspectives qui semblent très encourageantes pour l'avenir. Et c'est vrai qu'il faut arriver à ce Dialogue intercongolais afin de pouvoir aller de l'avant. Là, j'apprécie beaucoup tous les efforts qui sont faits actuellement. Je crois que c'est au mois de juillet qu'il va y avoir cette importante réunion. Je suis optimiste de ce côté-là.
L.P. : Avant vous, il y a eu la mission Morells strictement sur le plan humanitaire. Il semble que la Belgique aurait reçu une mission spéciale de l'Union européenne dans le cadre de sa présidence prochaine, pour pouvoir trouver tant soit peu des solutions à des questions économiques. Est-ce que vous avez une idée sur ce qui pourrait se passer sur ce plan exactement ?
M. Lion : Non. Mais, je crois que le 30 juin prochain notre vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères, Louis Michel, que vous savez fort impliqué et à raison dans l'affaire Rdc, se réserve d'annoncer en ce moment-là certaines nouvelles importantes pour le Congo.
L.P. : Entre autres décisions, c'est cette prise en charge des arriérés de la Rdc vis-à-vis de Fmi ? Est-ce que ce montage financier est très avancé ?
M. Lion : Je n'ai pas d'information particulière sur ce plan-là.
L.P. : Même dans le domaine économique qui vous intéresse particulièrement ?
M. Lion : Ce n'est pas par hasard que le cercle de Lorraine organise des missions économiques aujourd'hui. Je peux vous dire que dans les milieux économiques belges, certains estimaient que notre mission était prématurée, que c'était trop tôt. Mais quand le cercle de Lorraine m'a demandé d'organiser cette mission, j'ai dit oui. J'ai dit que c'est le moment. Ne soyons pas tièdes, avançons, allons de l'avant. Tout est à faire. Il y a des priorités, il y a des super-priorités. Nous trouvons que tous les signes positifs sont en train de se mettre en place.
Exemple, le code d'investissement qui va sortir incessamment, le nouveau code minier... parce qu'il y a de gros projets dans ce domaine-là. Un point important aussi, c'est la sécurité des personnes. Je suis venu ici au mois de mai, je reviens maintenant. Je suis à la tête de cette délégation. Ce qui frappe les gens, c'est la sécurité.
L.P. : Certaines langues pensent que la délégation est prise en charge par la Wallonie et que la Flandre n'était pas très chaude. Est-ce vrai que le cercle de Lorraine est plus wallon que flamand ?
M. Lion : Je dirai que la force du cercle de Lorraine par rapport à d'autres cercles, c'est qu'il est bilingue. C'est vrai qu'on a plus de membres francophones que flamands, mais l'objectif c'est de rassembler quels qu'ils soient et donc de toutes les régions du pays.
L.P. : Y a-t-il déjà quelques dossiers mis au point pour lesquels vous allez discuter avec les autorités congolaises ?
M. Lion : Nous sommes ici depuis 24 heures. Nous avons été reçus en audience par le ministre She Okitundu qui nous a reçus avec Mme la ministre de la Coopération internationale. Je puis vous dire que le courant est très bien passé entre les membres de la délégation, le ministre et ses différents collaborateurs. De ce point de vue, il y a des projets.
L.P. : Vous allez rencontrer le chef de l'Etat ?
M. Lion : Effectivement, j'avais prévu dans notre programme de rencontrer le chef de l'Etat le samedi de notre arrivée. Mais, et judicieusement d'ailleurs, le chef de l'État a préféré rencontrer les membres de la délégation à la fin de notre séjour. Bien entendu, pour pouvoir recevoir les différentes impressions. Les membres de la mission le verront le vendredi 8 juin à 9h00' du matin avant le Conseil des ministres.
L.P. : Dans quels secteurs prioritaires les membres de votre délégation semblent s'intéresser : les domaines porteurs comme les mines, etc. ou vous vous intéressez aussi aux secteurs sociaux ?
M. Lion : La population congolaise a besoin d'être soutenue. Lorsque j'étais ici au mois de mai, il y avait une grave crise de carburant qui subsistait. Il y a maintenant cette libéralisation de change qui, bien sûr fait mal dans un certain domaine pour la population, mais je crois que c'est un mal nécessaire. Notre gouverneur honoraire de la Banque était ici et il a eu des contacts avec le gouverneur de la Bcc Jean-Claude Masangu pour mettre au point cette donnée, lui qui a une expérience énorme dans ce domaine-là. L'aspect social doit passer par une sécurité juridique pour les hommes d' affaires. Il faut aussi des fonds. Comment voulez-vous qu'un pays comme le Congo, cet immense pays, puisse avoir une politique monétaire, une politique économique normale sans aide extérieure? C'est impossible. Il faut des aides extérieures massives pour pouvoir reprendre les activités économique et aboutir au secteur social.
L.P. : On parle de nouveau de la relance des Amis du Congo. Et le 5 juillet prochain, il y aura de nouvelles rencontres à Bruxelles. Avez-vous été consulté à l'occasion de cette nouvelle rencontre des amis du Congo ? Pourra-t-on mobiliser autant de moyens puisque vous faites allusion à cela maintenant ?
M. Lion : Malheureusement, je n'ai pas été consulté à ce jour. Mais je souhaiterais pouvoir apporter ma contribution. J'ai quand même mes idées aussi à ce sujet.
L.P. : Pensez-vous que si la majorité changeait au parlement belge, et par conséquent le gouvernement, il y aura la même stabilité au niveau des relations entre Kinshasa et Bruxelles ?
M. Lion : Je crois que maintenant, après avoir eu une politique africaine, cela après avoir pris une distance pendant de très nombreuses années, je crois qu'il sera difficile de revenir en arrière. Même si Louis Michel devait passer la main à une autre personnalité, je ne crois pas du tout. Il y a même une prise de conscience qui se fait au niveau de la population belge avec l'appui que Louis Michel réalise à l'égard du Congo. Donc, pour moi, il n'y aura pas de retour en arrière, on y ira plutôt de l'avant.
L.P. : Sur le plan bilatéral, qu'est-ce que la Belgique, qui a des liens historiques avec le Congo, veut aujourd'hui apporter comme contribution particulière, parce que tout ce qui se fait jusque-là c'est l'Ue ?
Est-ce que sur le plan bilatéral, la Belgique a les moyens de son action pour pouvoir se réimplanter solidement en Rdc ?
M. Lion : La volonté y est. Les hommes sont là aussi. L'aspect historique est important, et je crois que les Américains aussi bien que les Français, qui ont quand même été tièdes au départ, sont en train de se ranger derrière la Belgique. Donc, des contacts bilatéraux qu'ils peuvent avoir nous pouvons aussi déboucher, peut-être le 30 juin, sur quelque chose de concret qui me paraît tout à fait dans la ligne de temps.
L.P. : Un message particulier peut-être aux hommes d'affaires qui sont sur place, au gouvernement, aux autorités judiciaires puisque vous insistez là-dessus.
M. Lion : J'ai insisté également sur la sécurité juridique qui est importante. Encore une fois, c'est une question de moyens aussi. Il y a des fonds qui ont été prévus lors du passage du président Joseph Kabila à Bruxelles et le prof Ntumba Luaba a eu des contacts au ministère des Affaires étrangères à ce sujet pour obtenir déjà des fonds pour la justice. Il y a un projet qui me tient fort à coeur aussi, c'est le projet Oada qui regroupe 16 pays de l'Afrique de l'Ouest qui ont un système commun, notamment, d'arbitrage très simplifié et qui met en confiance ainsi les hommes d'affaires. Je pense aussi que, de plus en plus, on doit aller vers des partenaires. Je suis partisan de partenariats, que ce soit des secteurs privés congolais, que ce soit avec l'État congolais.