11 ans aprčs la mort de Luambo
Ce jeudi 12 octobre 2000, le monde musical, le peuple congolais en général et les mélomanes en particulier, se souviennent de celui que les Kinois appelaient affectueusement «Grand Maître ou Franco». Dans les colonnes qui suivent, Le Potentiel relčve quelques traits caractéristiques de l'illustre disparu.
LUAMBO MAKIADI OU LA MÉMOIRE D'UN PEUPLE
12 octobre 1989- 12 octobre 2000, il y a exactement onze ans mourait, Luambo Makiadi, Lokanga la Ndju Pene de Mi amor-Yorgo - Ya Fuala dit Grand maître Franco. En effet, qui est-il, cet homme, pour qu'on s'en souvienne, peut-on demander. Luambo Makiadi Franco est ce fou de la guitare qui a trôné pendant 32 ans ŕ la tęte d'un empire musical que l'on a appelé OK Jazz. Loin de demeurer seulement un guitariste talentueux, Luambo est cet artiste qui est devenu, pour la circonstance, un auteur-compositeur -interprčte avéré. De toute sa vie, il n'a pas cessé de mettre des foules en délire, notamment les femmes, dans toutes les capitales africaines. Paris et Bruxelles n'ont pas échappé ŕ la loi imposée par le baryton du grit congolais. Il a eu ŕ son compte plus de 350 titres de chansons.
Aujourd'hui encore, bien qu'appartenant depuis Il ans ŕ l'au-delŕ, l'ombre de Luambo, son oeuvre et son souvenir hantent avec emprise la mémoire du Congolais. D'aucuns s'exclameront: Onze ans déjŕ! Bien que les années passent vite, on ne saurait tacikinent effacer des souvenirs marqués au fer rouge. Non, on n'oublie pas ainsi le démiurge męme s'il a fait son temps qu'il continue ŕ faire par la virtuosité de l'œuvre qu'il a léguée aux générations futures. L'artiste et l'œuvre continueront ŕ s'imposer.
Luambo Makiadi c'est aussi la fierté du Congo-Kinshasa, de l'Afrique et du monde noir. Pour preuve, l'artiste n'avait jamais hésité de marquer sa solidarité aux grands problčmes qui ont souvent endeuillé la société africaine. Ce qui a fait de lui non seulement un monument de la musique africaine, mais aussi un des mobilisateurs du continent noir quant aux grandes questions qui continuent ŕ ébranler l'Afrique.
Ainsi, Grand maître Franco, en compagnie d'autres grandes figures de la musique africaine dont Myriam-Makeba, Manu Dibango et Tabuley, avait accepté volontiers de prendre une part active ŕ l'enregistrement, en 1978, d'une chanson qui a été totalement commercialisée en faveur des enfants affamés en Ethiopie.
Bien avant cela, en 1968, le démiurge de l'O.K. Jazz avait composé et chanté une série de chansons en lingala, mais aussi en anglais, et français dans lesquelles il dénonçait l'apartheid. A l'époque, le musicien congolais se montrait trčs préoccupé par la condition des noirs en Afrique du Sud, au Zimbabwe actuel, en Namibie ou encore dans les colonies portugaises d'Afrique. Dans ces chansons, Luambo interpellait la communauté internationale sur la condition des noirs sur leur continent.
Deux ans avant sa mort, Franco avait composé et interprété la chanson «Attention au Sida» dans le cadre de lutte contre cette maladie. Pour se faire comprendre par un large public, le texte de cette chanson est écrit en lingala et en français et le disque lui-męme amplement diffusé sur les chaînes du monde entier.
Pour ceux qui auront vu de trčs prčs l'œuvre de Luambo, l'artiste n'avait pas cessé de marquer par son engagement politique, mais surtout social. Il restera longtemps un des artistes musiciens africains les plus proches du peuple. Il s'est voulu lui-męme l'homme du peuple. Sorti de milieux les plus profondes de Léopoldville (actuel Kinshasa), Luambo a été un vrai enfant de la rue. C'est d'ailleurs cette rue qui a façonné l'artiste pour en faire griot chantant les menus faits de la société kinoise de 1957 ŕ 1987 date de sa derničre composition.
Adulé par les uns, critiqué de maničre acerbe par les autres, Luambo Makiadi Franco de Mi Amor aura été égal ŕ lui-męme. Il s'est éteint selon la destinée de tout commun de mortel. Cependant, il s'est immortalisé et avait vivement réussi ŕ entrer dans la légende grâce ŕ son goűt de la peinture de la société citadine.
LES GRANDS MOMENTS DE SA VIE
Luambo Makiadi Franco naquit le 6 juillet 1938 ŕ Sonabata dans le Bas-Congo. Il devient vite orphelin de pčre dčs l'âge de 6 ans. Ce malheureux événement coűta cher ŕ ses études qu'il fut contraint d'abandonner ŕ 9 ans alors qu'il était en 3čme primaire. Il est désormais accueilli par la rue avec toutes les conséquences prévisibles.
C'est ŕ 11 ans que Luambo rencontre son maître ŕ penser, un fou de la guitare appelé Dewayon. C'est ce dernier qui lui donnera le goűt de l'instrument magique. Luambo abandonne alors son harmonica pour une guitare artisanale.
Les choses évoluent trčs vite pour ce jeune doué de talents. Aussi ŕ 15 ans, Franco enregistre ses premičres chansons au studio Loningisa avec l'ensemble Waton monté par Dewayon. La chronique dit ŕ ce sujet que Franco chantait de sa voix d'adolescent l'amour et les faits du quotidien d'un Léopoldvillois moyen.
Trčs vite, Franco rencontre Bowane au studio Loningisa. C'est le grand envol. Nous sommes proches de l'an 1956, date réelle de la création de l'Orchestre O.K. Jazz par Franco. Petit poisson deviendra grand, trčs grand męme comme un requin au point de s'attaquer au plus petit. Mais lŕ c'est une autre paire de manche.
L'autre grand moment c'est qu'en 1982, Luambo surprend tout le monde en décidant d'installer une bonne partie de son orchestre ŕ Bruxelles. C'est pas loin de Paris. Désormais, l'Europe est offerte ŕ Franco sur un plateau d'argent. C'est le moment des grandes promotions musicales pour O.K. Jazz. C'est aussi le moment de découverte des meilleurs studios d'enregistrement. Le résultat est payant car l'orchestre est invité dans toutes les grandes capitales européennes. En 1983, l'O.K. Jazz conquit les Etats Unis. Luambo venait de recevoir ŕ Paris le prix «Maracos d'or» pour son imposante production phonographique.
En 1985, Franco et O.K. Jazz rentrént triomphalement ŕ Kinshasa oů les femmes leur réservent un accueil sans précédent. Les commérages nourrissent désormais tous les lieux des «matanga» (veillées mortuaires) de Kinshasa et Brazzaville.
«Luambo est rentré, sur qui crachera-t-il son venin incendiaire ?». Trois ans aprčs ce retour, Luambo revoit ta place de Bruxelles pour cette fois, y laisser sa peau.
LUAMBO MAKIADI: L'HISTOIRE DE «BANA NA LONINGISA»
Pendant 32 ans, le Tout Puissant Orchestre Kinois de Jazz(T.P. O.K. Jazz) aura pratiquement monopolisé le paysage sonore de la musique africaine post-coloniale. Ainsi entre 1955 et 1956, des premičres chansons sont enregistrées par Luambo et ses amis aux studios Loningisa appartenant ŕ un sujet grec vivant ŕ Kinshasa. Ces chansons constituent des pičces originales d'une grande beauté dans toute l'œuvre musicale de Luambo. Jusqu'en 1989, le T.P. O.K. Jazz comptait plus de cent albums et mille chansons.
Peu avant 1956, les disques Loningisa étaient les plus populaires auprčs de jeunes «ambianceurs» de Léopoldville. C'était la premičre musique de jeunes ŕ l'instar des Wenge actuellement. Pour les chroniqueurs, c'était aussi le début d'un mouvement musical ayant donné naissance ŕ la scčne musicale congolaise actuelle.
Lorsque Franco fait son entrée ŕ 15 ans chez Loningisa, il y est accueilli par deux grandes stars: Dewayon et Henri Bowane qui sont rejoints par Albert Luampasi, tous trois des grands guitaristes. C'est sont eux qui ont formé le jeune guitariste plein de talents sans expérience.
Luambo raffinera son goűt guitaristique avec l'influence du belge Bill Alexandre qui introduit pour la premičre fois en 1953 une guitare électrique ŕ Léopoldville. Cette męme année, Franco qui atteignait ses 15 ans avait déjŕ enregistré dans l'ensemble Waton de Dewayon. Le patron des studios Loningisa, le Grec Papadimitriou était tellement impressionné par la virtuosité du talent de Luambo ŕ qui lui offrit une premičre guitare sčche professionnelle.
Cette męme année (1953) toujours chez Loningisa, Franco enregistre ses deux premičres compositions non commercialisées jusqu'ŕ ce jour: «Marie Catho» et «Bolingo na ngai na Béatrice». La chronique laisse entendre que ces deux chansons feront de Luambo une grande vedette surtout dans les milieux des «femmes libres» de Léopoldville. On l'appelle désormais Franco de Miamor, surnom que lui collent la diva de l'époque.
En 1954, Franco intčgre officiellement le groupe Bana na Loningisa qui est l'orchestre-maison dirigé par Henri Bowane. Des dizaines de chansons enregistrées par Bana na Loningisa ŕ cette époque sont toutes imprégnées de la guitare de Franco.
A cette époque, les chansons étaient créées parfois sur place en studio. Les thčmes de celles-ci étaient le plus souvent éphémčres et autobiographiques basés sur des commentaires ŕ chaud liés ŕ l'actualité et aux potins de la rue. Il fallait ętre Kinois pour saisir le message souvent codé. C'est donc ŕ cette école que Franco sera forgé, d'oů son côté prolixique assez développé et son talent poussé de chroniqueur et dénonceur de la société qu'il ne cessera pas de peindre.
Aujourd'hui les studios Loningisa n'existent plus, Luambo non plus. Seul le son magique de sa guitare continue ŕ percer les réalités musicales africaines.
Last edited: 07/05/2006 00:00:18