Tabu Ley Rochereau : Depuis ma tendre enfance j’étais musicien. Les gens qui me connaissent peuvent d’ailleurs vous le confirmer. Dčs l’age de 10 ans, je chantais déjŕ. A 14 ans, j’avais gagné un prix au concours qui avait été organisé au stade Papa Raphaël en présence du roi Baudouin de la Belgique. Autant dire que je pratiquais de la musique, avant męme d’ętre connu du grand public; non pas la musique de scčne, car j’étais mineur, mais je composais et cédais mes chansons ŕ d’autres personnes.

A.E.M: Et votre intégration dans l’African jazz ?

T.L.R: j’ai intégré l’African jazz en juin 1959, mais avant cela j’étais déjŕ en contact avec Grand Kallé et fréquentais l’orchestre l’African jazz.

A.E.M: Quelle est la chanson qui vous a fait connaître au public ?

T.L.R: C’est la chanson \"Kelia\". Cette chanson m’avait propulsé au firmament et du coup, j’ étais devenu la coqueluche des mélomanes.

A.E.M: Que représente pour vous Grand Kallé ?

T.L.R: Joseph Kabasele, alias Kallé Jeef, est mon pčre spirituel et mon idole. Il m’a énormement inspiré et je lui dois beaucoup dans ma carričre. C’était un maestro, un monsieur trčs exigeant et rigoureux sur le plan professionnel ;c’ est quelqu’un qui avait la maturité professionnelle. Et je ne peux pas me comparer ŕ lui du point de vue chant car il était un bon chanteur mais pas un grand compositeur .

A.E.M: Vos rapports avec les autres musiciens ?

T.L.R: Ca se passait trčs bien, nous étions des adversaires, des conccurents, et non des ennemis. Beaucoup de gens pensaient que nous étions, Franco et moi des ennemis jurés. Je vais vous faire une révélation :les deux premiers voyages de l’OK Jazz en Europe, c’est feu Roger Izeidi et moi qui les avions organisés. Par ailleurs, quand Vicky Longomba avait quitté l’ OK Jazz, Franco avait fait appel ŕ moi pour interpréter quelques-unes de ses chansons. Cela dit si, des fois, nous avions eu des brouilles, c’est souvent nos entourages et mélomanes qui les entretenaient.

A.E.M: Dans l’une des vos chansons(Mokitani ya Wendo), vous vous ętes proclamé héritier de Wendo, ce que ce dernier a refusé d’admettre, qu’en dites-vous ?

T.L.R: Moi, je me reconnais en Wendo, qui m’a inspiré dčs mon enfance ; comme moi aussi j’ai inspiré et continue ŕ inspirer beaucoup de jeunes. Ils reconnaissent ętre mes héritiers. Cela me va droit au cœur et je sais que mes œuvres seront pérennisées. Mais quand le vieux Wendo me renie cet héritage, je trouve ça malheureux. En 1969, je l’avais intégré dans l’Afrisa international ; j’ai voyagé avec lui en Amérique, en Europe et en Afrique. Mais tout cela, il ne l’a jamais déclaré. C’est vraiment dommage.

A.E.M: Quel regard portez-voius sur l’actualité musicale du Congo ?

T.L.R: Franchement parlant, elle est en baisse. Nos jeunes ne font aucun effort pour apprendre, pour parfaire leurs talents. Ils se croient arrivés au sommet. Aujourd’hui les Gaou 1er et autres leur ont damé les pions. Les Gaou, c’est quoi ? C’est la musique du quartier et de retrait de deuil. Nos jeunes se battent pour des futilités, des choses qui n’ont rien ŕ avoir avec la musique : les voitures, les villas, les habits, etc.

A notre époque, on commandait des voitures neuves aux Etats-Unis, qui venaient par centaines et on nous les livrait ŕ domicile ; nous avions acheté des maisons ŕ travers le monde, mais nous ne faisions pas étalage de tout cela.

A.E.M: Qu’est-ce que vous pouvez faire pour ces jeunes ?

T.L.R: Il faut les sanctionner ?

A.E.M: Comment ?

T.L.R : En produisant des œuvres de qualité qui s’inspirent de vraies valeurs de la rumba congolaise. Si vous écoutez mon nouvel album « Tempelo », vous découvrirez des richesses, tant sur le plan des textes qu’au niveau des arrangements.

A.E.M: Pourquoi ne faites-vous pas appel aux jeunes ?

T.L.R: Ce n’est pas ŕ moi de les appeler. Quitte ŕ eux de chercher ŕ puiser ŕ la source. Quand ils nous prennent pour des artistes finis, ils se privent des merveilleuses richesses qui peuvent les aider ŕ progresser.

A.E.M: Quel conseil avez-vous ŕ leur prodiguer ?

T.L.R: Ils doivent travailler, continuer ŕ travailler. Qu’ils ne se considčrent pas ętre arrivés au top. Ils doivent ętre humbles et abandonner la polémique stérile qui n’honore pas notre musique.

A.E.M: On vous voit souvent chanter avec votre fille, Mélodie, vous l’utilisez ŕ la place de sa mčre, la chanteuse Mbilia Bel ?

T.L.R: C’est vrai que ma fille a chanté dans mon dernier album. Ce n’était pas une décision délibérée mais une situation fortuite. Ma fille qui vit aux Etats-Unis, était venue en vacances en France. Pendant l’enregistrement de mon album, elle m’accompagnait au studio. Il y a une chanson qui devait ętre interprétée par une chanteuse ouest-africaine. Celle-ci ne s’était pas présentée et ma fille Mélodie s’est proposée de la remplacer, alors que je ne l’ai jamais vue chanter. Aprčs insistance, je l’ai auditionnée, elle s’est défendue ŕ merveille. Et quand mon arrangeur Maďka Munan l’a écoutée, nous étions tous émerveillés de sa prestation et elle a chanté dans mon album, ce qui est sa premičre expérience musicale et elle a męme composé une chanson.

A.E.M: Il y a quelques années, vous annonciez votre retrait de la scčne musicale, qu’en est-il aujourd’hui ?

T.L.R: Je maintiens ma décision, mais cela ne m’empęche pas de sortir des chansons et de livrer une fois ou deux fois l’an des spectacles (ndlr. Tabu Ley s’est produit récemment en concert ŕ Lausanne, avec sa fille Mélodie).

A.E.M: Votre mot de la fin ?

T.L.R: Je vous remercie pour cette interview . Si j’ai des choses ŕ dire ŕ nos jeunes musiciens, c’est de leur demander de prendre leur travail au sérieux, de suivre les bons exemples des aînés, de se respecter les uns les autres. Et je terminerai en disant que je resterai jusqu’ŕ mon dernier souffle au service de notre musique pour qu’elle puisse aller de l’avant. A ceux qui estimeraient mon concours indispensable, je reste bien évidemment ŕ leur disposition pour les aider ŕ aller de l’avant.