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Interview de Ludo Martens

Kinshasa, 10.05.2001 - Ludo Martens, spécialiste de la Rd-Congo, a passé entre juin 1997 et février 2001, beaucoup de son temps dans ce pays, notamment à Kinshasa. Ami d'un grand nombre de responsables du nouveau régime, il a suivi de près l'émergence d'un Congo indépendant et anti-impérialiste, puis les ravages de la guerre. Dans l'interview qui suit, il brosse la situation qui a prévalu au Congo sous Laurent-Désiré Kabila ainsi que les réalités actuelles.

3.000.000, c'est un chiffre invraisemblable. Est-ce vraiment crédible ?

Vous tombez bien. Aujourd'hui même, l'organisation américaine international Rescue Committee (IRC) vient de publier des chiffres précis tirer de ses enquêtes récentes. A Kalima, au Maniema, elle a trouvé 250 morts pour 100 naissances. Dans la région de Moba, 50 % des enfants meurent avant 1 an. A Kalémie, c'est pire: 75 % meurent avant 2 ans... L'IRC parie maintenant de 3.000.000 de morts, rien que dans les territoires occupés. Donc plus de 3.500.000 dans l'ensemble du Congo. Et personne ne se mobilise en Occident contre ce génocide qui dépasse de loin celui commis au Rwanda en 1994 contre les Tutsi et les Hutu démocrates.

Vous mentionnez le génocide contre les Tutsi au Rwanda, mais Kabila a lui aussi été accusé de génocide contre les Tutsi

Non. La France et les Etats-Unis ont d'abord accusé Kabila de génocide contre... les Hutu réfugiés à l'Est du Congo ! C'était lors de la guerre de libération, fin 1996, début 1997. A ce moment, Kabila avait autre chose à faire, il devait encore former son armée avec de jeunes recrues congolaises. Les massacres commis à ce moment étaient l'oeuvre de l'armée rwandaise. C'est elle qui avait des comptes à régler avec les extrémistes hutu. Comme l'Occident ne voulait pas d'un régime nationaliste et indépendant au Congo, on a mis ces tueries, rebaptisées "génocide des Hutu" sur le dos de Kabila.

Mais plus tard, Kabila a aussi été accusé d'avoir exterminé des Tutsi ? D'ailleurs, l'ancien ministre Yerodia, à l'époque ministre des Affaires étrangères, est toujours "recherché" par la Belgique pour avoir incité à ce génocide.

Début juillet 1998 encore, il y a eu un rapport de l'Onu qui accusait Kabila et l'Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération (AFDL) de génocide des réfugiés hutu. Puis cinq semaines plus tard, on a brusquement changé de mensonge. Le 10 août, le Rwanda, qui venait d'agresser le Congo, lançait les premières accusations de "génocide des Tutsi" contre Kabila. Lorsque les armées rwandaise et ougandaise et les rebelles sont entrés à Kinshasa, les 25-28 août, le petit peuple a défendu la capitale. Tous les soldats rwandais étaient des Tutsi. Yerodia a appelé le peuple à "écraser la vermine que sont les agresseurs". Le régime rwandais a hurlé qu'on assistait à la répétition du génocide contre les Tutsi de 1994. C'est comme si les résistants soviétiques à Stalin-grad étaient accusés par Hitler de commettre un génocide contre "les Allemands"!

On entend souvent des opposants congolais dire que l'entrée au Congo-Zaïre de l'armée rwandaise, en octobre 1996, pour démanteler les camps hutu à la frontière, était déjà une agression. Et que Kabila a été placé au pouvoir par des agresseurs.

En 1996, il y a eu une alliance entre le Rwanda et l'Ouganda, Kabila et l'Angola. Tous avaient de bonnes raisons pour en finir avec la dictature de Mobutu. Mobutu et la France ont sauvé les génocidaires hutu rwandais et les ont préparés pour une revanche. Mobutu et les Etats-Unis ont donné des armes et des bases au Congo à l'Unita (mouvement d'opposition armée en Angola) pour ravager l'Angola. Et Kabila avait toujours maintenu que seule une révolution populaire pouvait renverser la dictature.

C'est le peuple congolais, mobilisé contre Mobutu, qui a mis Kabila au pouvoir. Ce peuple avait eu beaucoup d'illusions dans la "démocratie" promise par la longue "transition" de 1990 à 1996. Mais ces illusions avaient été complètement détruites par les magouilles des politiciens qui insultaient Mobutu le jour pour aller lui quémander de l'argent la nuit. Le peuple a senti que seule la lutte révolutionnaire pouvait chasser la dictature et il a en bloc soutenu la lutte de libération de Kabila.

Beaucoup de Congolais estiment que la Conférence nationale a été un modèle de démocratisation et qu'il faut retourner à ses travaux.

C'est faux. La Conférence de 91-92 a été dominée par Tshisekedi et Monseigneur Monsengwo, deux anciens collaborateurs de Mobutu et hommes de l'Occident. Aucun Congolais ne pourra vous citer la moindre réalisation économique ou sociale de Tshisekedi. C'est sous son "règne" que des émeutes et pillages ont ravagé les infrastructures. En 1990, le Congo comptait 1.600.000 salariés; en 1996 il en restait 950.000. Le Produit Intérieur Brut par habitant a chuté de 13.275 francs à 5.985 ! La Conférence est "démocratiquement" passée au Haut Conseil de la République - Parlement de Transition qui, sous l'impulsion de Monsengwo, a placé Kengo au poste de Premier ministre. Or, Kengo avait été le grand homme de Mobutu au cours des années quatre-vingt. Le ministre français Godfrain a déclaré en 1996 que Mobutu allait certainement gagner les élections prévues pour 1997. Comme changement démocratique, ça peut compter...

Pour en revenir à la lutte de l'Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération : elle a quand même pris le pouvoir avec le soutien des Américains

Les Américains ont pensé qu'avec les Rwandais et Ougandais, ils avaient tout sous contrôle. La stratégie des Américains était de chasser avec gentillesse le vieux Mobutu mourant, ils voulaient maintenir les mobutistes et l'opposition pro-occidentale, puis noyer Kabila dans cette majorité. Mais la formation d'une armée de "kadogo" (jeunes) congolais et l'intervention massive de l'Angola dans la guerre, lors de la libération de Kisangani le 15 mars 1997, ont tout changé. Les Américains ont alors compris que les nationalistes allaient balayer toute la pourriture néocoloniale. Les Américains et les Français n'ont jamais pardonné cela à Kabila. Immédiatement, ils l'ont traité de "dictateur" parce qu'il refusait de s'intégrer dans la "démocratie" de la transition.

Quand êtes-vous allé pour la première fois au Congo de Kabila et quelles ont été vos impressions les plus fortes ?

J'y suis allé cinq semaines après la prise du pouvoir par Kabila. Mes impressions les fortes ? D'être assis à la terrasse d'un café et d'entendre tout à coup des fusillades nourries à cent mètres de moi.

Mais l'impression la plus forte, je l'ai vécue au Centre Nganda, chez les catholiques, où j'ai logé pendant un mois avec une centaine de Congolais venus de la diaspora. Une nuit, à une heure du matin, nous avons entendu des tirs nourris continus. Je suis sorti de ma chambre. J'étais seul et je comptais les coups de fusils. Il n'y a jamais eu dix secondes sans coup. Pendant trois heures ! Parfois, des fusillades nourries éclataient et se rapprochaient du Centre. A quatre heures du matin, cela s'est arrêté. C est pour dire que l'insécurité était grande, durant les deux premiers mois. Mais Kabila a réussi à rétablir la sécurité. Quand on demandait à dix Congolais, qu'est-ce qui a changé avec Kabila ? Neuf répondaient : il a apporté la sécurité.

Et quels autres changements Kabila a-t-il introduits ?

Il a rétabli l'Etat, qui était à terre. Je me rappelle qu'un jour, en juillet 97, je me suis rendu à la Radio Télévision Nationale du Congo, une tour de 19 étages construite par les Français. Le bâtiment était complètement abandonné. Il n'y avait pas d'électricité. J'ai monté les escaliers dans l'obscurité la plus totale. A certains étages, j'ai vu des immenses tas d'ordures. Tout était volé et pillé. Les prises électriques arrachées, les ampoules volées, les plafonds détruits. C'était comme un symbole de la destruction de l'Etat. Mais après un an, Kabila a rétabli pour l'essentiel les institutions étatiques. Ensuite, il a stabilisé l'économie et la monnaie. Sous la "transition démocratique", il y a eu des périodes où l'inflation montait à 8.000%. Kabila l'a réduite à moins de dix. La monnaie gardait sa valeur et le Franc Congolais a été introduit dans de bonnes conditions le 30 juin 1998. Et Kabila a fait renaître la fierté dans le coeur des Congolais. Le 30 juin 1997 était morne. J'ai vu la différence incroyable, le 30juin 1998 : des enfants, des lycéennes, des vieillards ayant fait la guerre de 40-45, des mamans, tous étaient dans la rue, fiers d'être Congolais.

Vous ne mentionnez pas la démocratie... Les adversaires de Kabila ne nient pas ce que vous dites, mais ils affirment que Kabila n'a pas réussi à répondre à l'aspiration essentielle des Congolais, celle de la démocratie.

Ça, c'est la position des politiciens néocoloniaux qui ont perdu leurs avantages plantureux. Je me rappelle que l'ambassadeur américain, Simpson, disait un mois avant l'agression d'août 1998 que Kabila était sur la bonne voie, qu'il s'en tenait à son calendrier de démocratisation Et c'est vrai. Kabila avait promis en mai 97 d'organiser des élections dans les deux ans. A l'époque, j'avais trouvé ça absolument insuffisant qu'est-ce qu'on pouvait changer en deux ans dans un pays complètement ravagé et détruit ? Mobutu, lors de son coup d'Etat de 1965 avait demandé cinq ans et l'Occident les lui avait accordés de bon coeur. Or, le point est que Kabila allait effectivement organiser des élections après deux ans et qu'il allait les gagner! Les Américains le savaient très bien. Ils ont rappelé Simpson pour le remplacer par Swing, un homme des opérations musclées.

A suivre.

[i]L'Avenir du 10.05.2001[:i]



Last edited: 07/05/2006 00:03:16

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