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Le Belge Ludo Martens a rencontré le 19 aoűt dernier ŕ Bruxelles le président de l'Alliance Démocratique Rwandaise et a recueilli de lui une longue et édifiante interview dont voici le texte intégral qu’il a aimablement fait parvenir ŕ MMC..

Jean-Baptiste Mberabahizi, médecin vétérinaire, est aujourd'hui Président de l'Alliance Démocratique Rwandaise, un parti nationaliste créé le 15 janvier 2002 par la fusion de plusieurs partis et groupes opposés ŕ la dictature de Kagame. Le premier vice-président de l'ADR est le major Alphonse Furuma, un des fondateurs de l'Armée Patriotique Rwandaise qui a pris la fuite en 2001. Furuma est classé comme Tutsi, et Mberabahizi comme Hutu. Mais l'ADR est résolument anti-ethniste et regroupe des Hutu et des Tutsi progressistes et démocrates.

Ludo Martens : Ce 25 aoűt, le Rwanda organise des élections pour renouveler sa classe politique. Le FPR assure qu'elles se dérouleront de maničre démocratique et que le verdict exprimera la volonté du peuple rwandais de vivre en harmonie. Comment ces élections se présentent-elles, selon votre opinion?

Jean-Baptiste Mberabahizi: Ces élections sont absolument anti-démocratiques. La Constitution oblige les partis ŕ ętre enrôlés dans un \"Forum des partis politiques\" et instaure un principe de quotas ethniques dans leur direction et leur composition. Cela s'appelle \"le principe d'unité nationale\". Il y a une loi sur les partis qui rend impossible le fonctionnement des formations démocratiques. Il suffit que Kagame accuse un parti d'ętre \"divisionniste\", pour qu'il soit interdit.

Au cours des années quatre-vingt, Pasteur Bizimungu était un cadre Hutu du Nord, région d'origine de Habyarimana. Il a rejoint le Front Patriotique Rwandais (FPR) dčs 1990. Il est devenu Président de la République aprčs la victoire de l'Armée Patriotique Rwandaise (APR) en juin 1994, et il l'est resté jusqu'en 2000. En plus, il était vice-président du FPR depuis 1998. Qui pourrait l'accuser d'ętre ethniste anti-Tutsi?

Mais Bizimungu a créé en 2000 son Parti Démocratique pour le Renouveau., PDR-Ubuyanja. Et il a été mis en prison pour \"constitution illégale d'un parti politique\" ! Lorsque les autorités ne pouvaient plus défendre cette accusation, elles ont changé de tactique et ont lancé l'accusation de \"divisionnisme ethnique\". Et celui qui fut pendant plus de six ans le Président de la République de Kagame, se trouve aujourd'hui toujours en prison sous l'accusation d'avoir créé un parti ! Alors, quelles élections démocratiques?

Il y a ensuite le cas du Mouvement Démocratique Rwandais (MDR), un parti qui regroupe des Hutu démocrates. En 1990-94, sous Habyarimana, le MDR était le principal parti d'opposition. Beaucoup de ses cadres ont été assassinés par les extrémistes hutu.

Aprčs les Accords d'Arusha, ce parti a joué un rôle clé dans la nouvelle configuration politique. Agathe Uwilingiyimana du MDR est devenue Premier Ministre. Elle a été assassinée en juin 94 par les Interahamwe.

Quand le FPR a pris le pouvoir en juin 1994, il s'est allié au MDR. Le chef de ce dernier parti, Faustin Twagiramungu, a occupé le poste de Premier ministre laissé vide par Madame Uwingiyimana. Twagiramungu a résisté 13 mois durant avant de prendre la fuite pour l'exil, déçu par le pouvoir ethniciste et dictatorial de Kagame. Un autre dirigeant du MDR, Pierre Célestin Rwigema, l'a remplacé, mais lui aussi s'est réfugié aux Etats-Unis! Aujourd'hui Makuza Bernard, également MDR, est Premier ministre. Mais il y a quelques mois, son MDR a été dissout pour \"politique divisionniste\" ! Makuza s'est incliné. Il a formé un nouveau parti… qui a également été refusé! Ce monsieur avale tout et il reste Premier ministre ! Vous voyez donc que męme les laquais de Kagame ne peuvent pas créer leurs propres partis. On peut donc dire qu'au Rwanda tous les partis qui prônent une alternative nationale et démocratique au militarisme de Kagame sont interdits.

Ludo Martens : Certains objecteront que le Rwanda n'a pas un régime ŕ parti unique, que le choix est possible, que plusieurs formations participeront au scrutin.

Jean-Baptiste Mberabahizi : Les seuls partis qui peuvent se présenter aux électeurs sont en fait des satellites du FPR. Premičrement, tous ces partis soutiennent la candidature de Kagame ŕ la Présidence. Deuxičmement, ils seront tous membres du \"forum des partis politiques\" dominé par le FPR. Ce \"forum\" est en pratique un parti unique. Troisičmement, la Constitution prévoit un régime présidentiel hyper fort. Sur 80 députés, seulement 53 seront élus. Les autres seront désignés par des collčges contrôlés par le FPR. Leur assemblée n'aura aucun pouvoir. Les vrais pouvoirs ont été confiés ŕ un \"Sénat\" de 26 membres dont 8 seront nommés par le Président et 4 par le fameux \"forum\" dominé par le FPR! Les autres seront des professeurs d'université nommés aujourd'hui par le pouvoir, et enfin les derniers seront désignés par un collčge composé de dirigeants des provinces, des villes et de districts élus il y a deux ans, tous membres du FPR!

Donc les élections présidentielles sont décisives. Or, le seul candidat ŕ la Présidence qui pouvait avoir une chance, est Twagiramungu. Mais l'homme n'a ni parti, ni organisation et le régime rend impossible qu'il fasse une véritable campagne au niveau national. Twagiramungu avait besoin de 600 signatures qui soutiennent sa candidature. Il en a obtenu 1.300. Mais les militants qui les ont collectées sont harcelés et molestés. L'enregistrement du parti Alliance Démocratique pour l'Equité et le Progrčs, ADEP-Mizero, qui a bien voulu le soutenir vient d'ętre refusé et ses dirigeants, dont son président, l'ancien Secrétaire d'Etat Célestin Kabanda, sont placés en garde ŕ vue tous les jours ouvrables, de 8 h00 ŕ 20h00, pour qu'ils ne puissent rien faire. Le vendredi 15 aoűt, dix jours avant les élections, Twagiramungu a été convoqué par la Commission électorale qui l'a accusé de \"jouer la carte ethnique\" et a menacé de suspendre sa participation s'il continue ! Telles sont les conditions générales dans lesquelles ces \"élections démocratiques\" ont été préparées!

Il faut aussi savoir que la Loi électorale et la Loi sur les partis politiques n'ont été rendues publiques qu'au début juillet 2003, soit un mois avant les élections! Alors seulement les partis pouvaient se faire enregistrer. Męme ceux qui l'étaient déjŕ sous l'ancienne Constitution, devaient le faire dans les 15 jours ouvrables, sous peine d'ętre dissous de plein droit! En moins de deux mois, personne, en dehors du FPR et de ses satellites, ne pouvait mettre sur pieds une structure de parti national, sélectionner ses candidats, réunir les fonds, etc.

Ces élections seront donc une farce. En plus, l'administration locale, qui organise les élections, a été mise en place il y a deux ans et elle ne comprend que des hommes acquis au régime de Kagame. Les forces de sécurité, les services de renseignements et les 'local defense forces', la milice du FPR, qui vont veiller ŕ \"l'ordre\" au moment des élections, sont tous contrôlés par Kagame.

Ludo Martens : Ce qui me frappe en vous écoutant, c'est le contraste invraisemblable avec le Congo de Mzee Kabila. Le 17 mai 1997, Kabila a repris un pays complčtement ravagé et ruiné par le mobutisme. Mais en quelques mois, il a réalisé ce que personne ne croyait possible.

Jean-Baptiste Mberebahizi : Kabila avait effectivement rétabli la sécurité, stabilisé la monnaie et avait commencé le rétablissement de l'Etat. Il a lancé un plan triennal réaliste, a rendu au peuple la fierté d'ętre Congolais et a appelé ce peuple ŕ créer une économie nationale indépendante et puissante par ses propres efforts. Aux côtés de l'AFDL, Mzee Kabila a fait entrer des représentants d'autres forces politiques dans son gouvernement. Il a dit qu'aprčs 18 mois, les activités des partis politiques allaient reprendre et qu'aprčs 24 mois, il devait y avoir des élections libres et démocratiques. Mais dčs les premiers jours, Kabila a été harcelé avec l'accusation d'ętre \"dictateur\" et d'avoir organisé un \"génocide des Hutu\". Or, récemment, le Secrétaire d'Etat adjoint chargé de l'Afrique, Herman Cohen, a avoué que tout le monde savait que 300.000 Hutu ont été massacrés au Congo par l'APR.

Ludo Martens : Pour revenir ŕ vous-męme et ŕ votre parti, comment ętes-vous entré dans la politique?

Jean-Baptiste Mberebahizi : J'ai fait la médecine vétérinaire ŕ Dakar de 1981 1989. Je faisais partie d'un groupe d'activistes et opposants au régime ethniciste de Habyarimana. A Dakar, il y avait un cercle marxiste, il y avait aussi un mouvement panafricaniste oů des étudiants sénégalais, maliens, burkinabé, nigériens se côtoyaient. De retour au Rwanda en 1989, j'ai été arręté au début de la guerre, le 24 octobre 1990, pour \"atteinte ŕ la sécurité de l'Etat\". On m'accusait \"d'atteinte ŕ la sűreté de l'Etat\" parce que j'avais eu de bons rapports avec des étudiants tutsi ŕ Dakar… J'ai fait un mois de prison. Libéré, j'ai participé ŕ la création du Parti Socialiste Rwandais dont j'étais secrétaire national aux affaires politiques. Entre 91 et 93, je faisais la chronique de notre parti ŕ la radio nationale. Je représentais souvent le PSR dans des meetings de l'opposition.

Ludo Martens : Comment vous qui ętes taxé de Hutu avez-vous pu adhérer au FPR ?

Jean-Baptiste Mberabahizi : En mai 1993 on négociait les Accords d'Arusha, mais nous étions arrivé ŕ la conclusion qu'il n'y avait aucune perspective pour la paix. J'ai rejoint les régions sous contrôle du FPR. Il fallait acquérir des connaissances militaires. Je suis resté un an au maquis. J'étais assistant au Coordinateur en chef du FPR, Tito Rutaremara. Mais Tito était déjŕ marginalisé ŕ cause de ses idées marxistes et Kagame prenait en réalité toutes les décisions essentielles. Aprčs la victoire du FPR, nous avons repris le Parti Socialiste Rwandais et je suis entré en décembre 1994 au Parlement.

Ludo Martens : C'est aussi ŕ ce moment que nous nous sommes rencontrés pour la premičre fois ŕ Kigali. Vous étiez plein d'optimisme. Mais peu aprčs, vous avez déchanté, pourquoi?

Jean-Baptiste Mberabahizi : En réalité, dčs 1992, lors d'un bref séjour dans son fief, j'avais déjŕ constaté une déviation du FPR par rapport au programme originel de 1987. D'abord ce programme disait que le FPR était un authentique mouvement national. En réalité, le parti n'a jamais fait la moindre mobilisation des masses populaires hutu. Au Congo, en Tanzanie comme en Ouganda le FPR mobilisait tous les Tutsi, męme les Tutsi nationaux de ces pays. Mais il ne faisait jamais une mobilisation des Hutu ! Des gens comme Serufuli devraient le savoir.

Dčs le début on trouvait donc dans le FPR toutes les tendances politiques. C'était une nébuleuse. Des monarchistes côtoyaient des républicains, ou męme des gens qui se disaient alors marxistes, comme l'actuel directeur de cabinet de Kagame, Théogčne Rudasingwa. Dans la direction du FPR, il y avait des gens de toutes les tendances. Par exemple, Jackson Rwahama était chef de la police militaire de l'APR. Or, il avait été un criminel dans l'armée d'Amin Dada! Il y avait aussi des cours de formation ŕ inspiration marxiste qui ont vite été vidés de toute substance par les gens de Kagame.

Ce n’est pas tout. Au début de la guerre du FPR, les officiers qui dirigeaient l'APR, étaient partisans d'une stratégie d'appui sur les masses populaires, comme cela a été réalisé lors de la guerre de libération dirigée par Museveni en Ouganda. Mais le chef, Fred Rwigema, a été tué le premier jour de la guerre dans des circonstances suspectes. Les numéros deux et trois, Chris Bunyenyezi et Peter Bayingana, ont également été éliminés trčs tôt par Kagame. Ces trois cadres étaient pour une ligne similaire ŕ celle suivie par la NRA en Ouganda, celle de s'appuyer sur les masses populaires des zones d'opération.

Selon le major Furuma, un des fondateurs de l'Armée Patriotique Rwandaise, cette ligne politique a été radicalement inversée lorsque Kagame a pris la direction. Pour Kagame, une stratégie militaire basée sur l'appui aux masses ne pouvait pas réussir au Rwanda. Dčs que Kagame est arrivé, les massacres des paysans hutu ont commencé. Les territoires contrôlés par le FPR se vidaient de leur population hutu. Aprčs sa fuite, Furuma a témoigné qu'ŕ Byumba, l'APR a suivi une politique délibérée de massacrer des paysans hutu. Lui-męme est originaire de Byumba, au Nord. Il a dit que l'armée de Kagame se comportait trčs tôt comme une armée d'occupation au Rwanda, que les soldats tuaient et prenaient de force les maisons et les récoltes des paysans aprčs les avoir chassés. Bien sűr, dans les territoires contrôlés par Habyarimana, le FPR n'a jamais fait un effort pour toucher et sensibiliser les masses pauvres hutu. On peut donc dire que dčs le début de sa carričre, Kagame a suivi une politique répressive, militariste et anti-populaire. Les Congolais doivent savoir que cet homme ne changera jamais et que le Congo sera confronté avec l'agression, le militarisme et la terreur anti-populaire aussi longtemps que Kagame maintiendra sa dictature au Rwanda. Le Congo ne connaîtra jamais une paix durable, aussi longtemps que Kagame restera au pouvoir. Le sort des peuples congolais et rwandais est donc étroitement lié.

Ludo Martens: En somme, ces élections anti-démocratiques seront nécessairement gagnées par Kagame. Le dictateur sera alors \"démocratiquement\" élu pour sept années. Quelles seront les conséquences pour le Congo?

Jean-Baptiste Mberabahazi : Les conséquences seront désastreuses pour le Congo. Kagame aura mis en place un pouvoir qui ne laisse aucune place ŕ une alternance pacifique. Car le FPR n'a pas de base politique suffisante pour gagner une élection démocratique. Il va donc continuer la guerre. Or, Kagame est un militariste. Sa doctrine est fondée sur la guerre préventive. Il va chercher ŕ mettre ŕ l'abri de toute surprise, son pouvoir couvert de nouveaux habits démocratiques. Dans ce but ; il s'assurera que le Congo soit dirigé par ses pantins! Il n'hésitera pas ŕ créer le chaos ŕ Kinshasa. Il l'a fait ŕ Kigali. Il a sacrifié plus de 800.000 de ses supporters au Rwanda en 1994. Męme sa tante Gicanda, la derničre Reine du Rwanda, y est passée ! Je ne vois donc pas pourquoi il hésiterait ŕ provoquer le chaos au Congo oů il n'a aucun parent! Il suffit de voir ce qu'il fait des Banyamulenge qui ont refusé d'ętre les instruments de ses ambitions morbides au Congo! Il a déjŕ massé des troupes fraîches aux portes de Goma et de Bukavu. Il a récemment attaqué Bibogobogo, le fief du Commandant Aaron Nyamushebwa. Nous avons des informations faisant état de préparatifs d'attaques massives pour réduire les hommes du Commandant Patrick Masunzu, dčs la fin des élections présidentielles.

Ludo Martens : Vous avec combattu le régime de Habyarimana et soutenu le FPR, aujourd'hui vous combattez le régime de Kagame. Pourquoi?

Jean-Baptiste Mberabahizi : Entre 1994 et 97, j'ai constaté que le FPR a appliqué des politiques identiques ŕ celles du régime Habyarimana : sectarisme ethniste, népotisme, corruption, enrichissements illégaux et scandaleux, soumission aux puissances étrangčres. Pendant ses années de lutte pour le pouvoir, il avait une rhétorique anti-française, mais qui n'était ni anti-impérialiste, ni authentiquement nationaliste.

Ludo Martens : Beaucoup de Congolais ignorent que Kagame n'a pas seulement tué des cadres hutu, mais aussi beaucoup de cadres tutsi, haut placés dans le FPR et l'APR.

Jean-Baptiste Mberabahizi : Effectivement. En fait, les assassinats des cadres du régime mis en place par le FPR ont commencé trčs vite aprčs la victoire. En janvier 1997, l'Honorable Evariste Burakari, dirigeant du Parti Libéral et vice-président de la commission politique du parlement, a été tué par le commandant de la compagnie basée ŕ Rutare, province de Byumba, alors que cette compagnie était chargée d'assurer la sécurité de son domicile, sa propre garde en somme. A l'enterrement, Kagame a dit qu'il \"n'est pas sűr que ce type d'opérations ne va pas se répéter\". J'ai pris cela comme un avertissement sérieux : si Kagame commence ŕ tuer des parlementaires tutsi qui sont en désaccord avec lui, je peux bien ętre liquidé ŕ mon tour. Lorsque le Major Kanyoni, alors commandant en second de la \"Republican Guard\" a ordonné le retrait de ma garde et de mon escorte, et qu'il a refusé de la remplacer, j'ai pris la décision de partir le 28 avril 1997, aussitôt aprčs avoir reçu des menaces téléphoniques anonymes.

Ludo Martens : Quelles activités politiques avez-vous entreprises en exil?

Jean-Baptiste Mberabahizi : Dčs 1996, j'avais adhéré aux Forces de Résistance pour la Démocratie, FRD, fondées par feu Seth Sendashonga, ancien ministre FPR de l'intérieur. Je coordonnais ses activités ŕ l'intérieur. Arrivé en Belgique pour réorganiser le mouvement, j'en fus nommé Commissaire en charge de la mobilisation politique et de la documentation. Puis, le 25 septembre 1998, j'ai participé ŕ la création du Congrčs Démocratique Africain, CDA. C'était une fusion entre le courant progressiste des FRD, et d'autres forces anti-ethnistes. Seth Sendashonga venait d'ętre assassiné par les hommes de Kagame ŕ Naďrobi, le 16 mai 1998 et Kagame venait de lancer l'agression contre le gouvernement dirigé par Mzee Kabila. Le Dr James K. Gasana, ancien ministre de la défense, et le Dr Nkiko Nsengimana, issus du groupe Rwanda Pour Tous et le Dr. Dismas Nsengiyaremye de l'Union Démocratique Rwandaise, Premier Ministre du gouvernement de transition de 1992 ŕ 1993, nous ont rejoints pour fonder le CDA. Le 15 janvier 2002, ŕ l'issue de consultations que j'ai menées en Ouganda et en Europe, le CDA a fusionné avec le Mouvement pour la Paix et la Démocratie, MPD du Major A. Furuma . Un dirigeant du Mouvement Nation-Imbaga, le Major Gérard Ntashamaje, a également rejoint l'initiative de création de l'ADR. Aujourd'hui le Major A. Furuma est notre premier vice-président, tandis que Dr Nkiko Nsengimana est notre deuxičme vice-président.

Ludo Martens : Votre départ en exil a été suivi par une série impressionnante d'autres cadres du régime et notamment par des Tutsi haut placés, ce que beaucoup de Congolais ignorent. Est-ce que vous pouvez nous donner une idée de l'ampleur du phénomčne?

Jean-Baptiste Mberabahizi : J'ai été suivi par Jean-Pierre Mugabe, Editeur-Responsable du journal le \"Tribun du Peuple\", alors l'un des plus influents du Rwanda. Il se dit Tutsi et il était officier de renseignements de l'APR depuis 1992. En 1997 déjŕ, un groupe de membres du FPR dit de Michigan, dirigé par le Prof. Alexandre Kimenyi, avait déclaré aux Etats-Unis que les dirigeants du FPR étaient coupables de sectarisme, de corruption et d'assassinats et avait réclamé une rectification. C'est en janvier 1998 que le FPR a été réorganisé. Son président le Colonel Alexis Kanyarengwe, Hutu, a été déposé et Kagame a pris sa place.

En mai 97, le Major John Birasa, un Tutsi commandant de brigade ŕ Byumba, est assassiné par des militaires de Kagame. En 1999, le docteur Narcisse Gakuba, président du Parti libéral, Tutsi, prend la fuite. Mais la grande explosion s'est produite en 2000. Le président du parlement, Joseph Sebarenzi, Tutsi, est limogé et reprend la route l'exil. Quelques semaines aprčs, Assiel Kabera, Tutsi et conseiller du Président Bizimungu, est assassiné par des militaires de Kagame devant sa résidence. Ensuite, tous les dirigeants de \"IBUKA\", l'association des rescapés du génocide, prennent la fuite ! Ses deux présidents successifs, Jean Bosco Rutagengwa et le Dr Josué Kayijaho ainsi que son Vice-Président Mulumba Anastase ont été contraints de fuir le Rwanda de Kagame. Si Kagame utilise le \"génocide\" comme un fond de commerce, les rescapés du génocide ont dans leur grande majorité pris leurs distances vis ŕ vis de son régime militariste.

Il y a eu de męme Jean Bosco Iyakaremye, Vice-Président de l'Association Rwandaise des Droits de l'homme-ARDHO, qui était aussi président du Tribunal de 1čre instance de Kigali, a pris aussi la fuite. Est venu ensuite Alype Nkundyarimye, président du Conseil d'Etat. Lui aussi quittera le Rwanda la męme année ainsi que le Major Gérard Nashamaje, Secrétaire général au ministčre de la Justice, alors qu’il était publiquement accusé par Kagame de fomenter la rébellion des francophones dans l'armée. Il a eu la vie sauve par la fuite. Quelques mois plus tard interviendra l’élimination du Lt. Col. Wilson Rutayisire. Ce responsable des organes de propagande du FPR pendant la guerre et directeur de l'Office Rwandais d'Information aprčs la prise du pouvoir, un proche avéré de Kagame mais aussi lié ŕ Museveni, est assassiné ŕ Goma.

Valance Kajeguhakwa, homme d'affaires, bailleur de fonds du FPR, membre FPR au parlement, a démissionné avec fracas et pris la fuite en 2001. Cette męme année, le Major Furuma, le Major Michaël Mupende, le Major Frank Bizimungu, et le capitaine Frank Tega ont été contraints de repartir en exil en Ouganda. Aujourd'hui, relocalisés aux Etats-Unis sous la pression de Kagame, ils sont tous dirigeants de l'ADR.

Toujours cette année-lŕ, les contradictions ŕ la tęte de l'armée de Kagame sont devenues trčs aiguës. Ainsi, le Major Alex Ruzindana est assassiné et brűlé dans la foręt de Nyungwe. Les assassins sont allés dire ŕ sa femme que \"męme Dieu ne pourra pas trouver son cadavre…\" Le lieutenant des renseignements, Alphonse Nyombayire, qui a participé ŕ l'opération pour abattre l'avion de Habyarimana et qui voulait en parler, a été liquidé.

Ludo Martens : Je me rappelle que Valance Kajeguhakwa est venu ŕ Kinshasa. Il a tenté de créer un front Hutu-Tutsi. Qu'en est-il adevenu?

Jean-Baptiste Mberabahizi : Ses tractations ont abouti ŕ la création de l'Alliance ADRN-Igihango le 27 mars 2002 rassemblant alors \"l'Alliance Rwandaise pour la Renaissance de la Nation, ARENA\", le groupe monarchiste \"Nation-Imbaga y'Inyabutatu Nyarwanda\" et les Forces Démocratiques pour la Libération du Rwanda, « FDLR ». Le lendemain de sa création, Joseph Sebarenzi de l'ARENA s'est retiré de sa direction avant qu'elle ne soit rendue publique. Quelques mois aprčs, le médiateur de cette alliance, Valance Kajeguhakwa s'est également retiré. Un inconnu, Augustin Kamongi, a été nommé ŕ sa Présidence. L’alliance s’est ensuite mise ŕ lancer des communiqués et ŕ réclamer un dialogue inter-rwandais inclusif. Kagame l'a ignorée et a plutôt exigé lors des discussions de Prétoria que les FDLR, dont les forces étaient cantonnées ŕ la base de Kitona, soient politiquement neutralisées.

Ludo Martens : Pourquoi cette premičre tentative d'une alliance entre forces tutsi et hutu contre la dictature de Kahgame a-elle échoué? Que s'étaitt-il passé?

Jean-Baptiste Mberabahizi: Kajeguhakwa était animé de trčs bonnes intentions. Kajeguhakwa a réussi ŕ mettre ensemble quelques membres de l'élite hutu et quelques Tutsis. Mais les masses rwandaises tutsi ou hutu ne les ont pas suivis. Nous lui avons exprimé nos réserves. Il n'en a pas tenu compte. En se focalisant sur l'aspect ethnique du problčme rwandais, Kayeguhakwe n'a vu qu'une partie de la question. Le problčme hutu-tutsi cache l'essentiel, ŕ savoir : le fait qu'une clique fasciste (de Hutu ou de Tutsi) pille le pays et opprime les masses populaires, tout en s'appuyant sur une ou deux puissances étrangčres. Nous le lui avons dit. La question nationale a un contenu démocratique et populaire. Et puis, les Rwandais sont fatigués de la question hutu-tutsi. Ils ont vu ce que peut faire une clique tutsie au pouvoir, le FPR l'a montré. Ils ont aussi l'expérience du régime hutiste de Habyarimana. Aujourd'hui, ils veulent des hommes et des femmes qui ont des solutions nouvelles, des solutions ŕ leurs problčmes fondamentaux: la soif de justice, de terres et d'emplois, l'accčs ŕ l'éducation, ŕ l'eau potable, aux soins de santé de base et au logement. On peut dire que c'est la raison pour laquelle les masses rwandaises ne l'ont pas suivi.

Ludo Martens : En fait, les responsables congolais se sont précipités en croyant avoir trouvé le début d'une solution aux antagonismes destructeurs Hutu-Tutsi. Mais les hommes contactés pour représenter les communautés hutu et tutsi n'étaient pas représentatifs?

Jean-Baptiste Mberabahizi: Les Congolais ne savaient pas que les monarchistes n'ont quasiment pas de base sociale. Presque tous les Rwandais éduqués sont républicains. Les FDLR, elles, sont perçues par la majorité Tutsi comme des revanchards de l'ancien régime qui a organisé le génocide. Les Hutus du Sud les rendent responsables de leurs malheurs puisqu'ils pensent que Habyarimana a provoqué la guerre et qu'il avait passé un marché avec Museveni avant la guerre. On dit aussi que c'est pour cette raison qu'aucun ex-militire de l'Armée Patriotique Rwandaise ne les a rejoints. On a parlé d'une \"Armée du Mwami\", basée en Ouganda. Mais aucun de ses soldats ne s'est manifesté aux camps d'entraînement des FDLR. Les Congolais ont vite compris qu'ils s'étaient trompés. Puis, l'accord de Prétoria a été conclu ŕ leurs dépens.

Ludo Martens : Revenons un moment sur la trčs longue liste d'assassinats et des départs en exil que vous avez présentée. Quelles conclusions peut-on en tirer?

Jean-Baptiste Mberabahizi : Il faut que les Congolais comprennent que les victimes de Kagame ne sont pas seulement des Hutu, mais aussi des Tutsi éminents, et que les victimes de Kagame ne sont pas seulement les Tutsi de l'intérieur. Męme des Tutsi venus de Burundi ou de l'Ouganda sont assassinés ou emprisonnés. Le colonel Ruhetamacumu et le lieutenant-colonel Jean-Damascčne Sakamana, venus du Burundi, sont aujourd'hui en prison pour \"complot\". Quarante-sept officiers de l'APR, dont 19 officiers supérieurs, sont toujours en prison, accusés de \"tentative de coup d'Etat\" lorsque Kagame était en France pour le sommet de la Francophonie. Ils étaient tous liés ŕ l'ancien chef de l'état-major, le Général-Major Kayumba Nyamwansa, un fin officier de renseignements rentré d'Ouganda, que Kagame accuse de vouloir le renverser.

Les victimes de Kagame ne sont pas seulement des Hutu \"génocidaires\", mais aussi des cadres hutu qui ont occupé de hautes fonctions dans le régime du FPR. En 1995, le chef du Service de Renseignements Intérieur de Kagame, appelé Sixbert Musangamfura, un Hutu, suivi par le ministre de l'Information, Jean-Baptiste Nkuliyingoma, également Hutu, ont été contraints de fuir le pays. Il en est de męme du premier gouverneur de la Banque Nationale du Rwanda, Gérard Niyitegeka. En février 1995, le Préfet de Butare, le pharmacien Pierre Claver Rwangabo, et son fils ont été assassinés par son escorte. En 1996, le Président du Conseil d'Etat, Vincent Nkezabaganwa, a été assassiné ŕ son domicile par des militaires de l'APR. En mai 2003, l'ancien ministre de la Défense de Kagame, le général de Brigade Habyarimana et le lieutenant-colonel Ndengeyinka Balthazar, commandant de la 2e Division et député de l'APR, menacés d'assassinat, ont cherché refuge en Ouganda. Le Président de la Cour de Cassation, Lt Colonel Augustin Cyiza, ainsi que le Député Léonard Hitimana, ont été assassinés ce męme mois, aprčs avoir été accusés de \"divisionnisme\".

Les Congolais doivent comprendre qu'au Rwanda, personne n'est ŕ l'abri de la dictature du clan Kagame qui frappe les démocrates hutu et tutsi, les militaires aussi bien que les civils. S'il peut frapper et tuer ainsi au Rwanda, les Congolais doivent comprendre qu'il est capable de tout lorsqu'il opčre en RDC, que personne ne se fasse des illusions.

Ludo Martens : J'ai quand męme l'impression que Kagame a perdu beaucoup de crédit par rapport ŕ 1998. Le Conseil de Sécurité a plusieurs fois insisté sur le retrait de toutes les forces étrangčres et particuličrement celles du Rwanda.

Jean-Baptiste Mberabahizi : Nous connaissons trčs bien les stratégies et tactiques développées par Kagame depuis 1990. Il n'a jamais changé dans son comportement essentiel. Vu tout le passé de Kagame, nous pouvons dire que Kagame fera tout pour infiltrer l'armée et le gouvernement du Congo dans le but de mettre le pays sous sa tutelle. S'il n'y réussit pas, il misera tout sur le contrôle militaire du Kivu. En aoűt 1993, j'ai participé ŕ un séminaire pour le comité central du FPR au cours duquel Kagame a fait un exposé sur sa pensée militaire. Il nous a dit : \"Nous ne sommes pas nombreux. Nous ne pouvons en aucune maničre nous défendre de façon passive. Notre seule façon de nous défendre est de prendre l'initiative et d'attaquer. Notre seule force est l'infanterie avec des armes légčres, c'est le mouvement et la surprise pour prendre l'ennemi de flanc ou de revers. Il faut avancer en cercle, prendre l'ennemi en tenaille, encercler ses forces par une guerre de mouvement. Le Rwanda ne peut jamais ętre attaqué, nous devons faire la guerre sur le terrain des autres.\" Or, Kagame estime qu'un danger pour son régime ne peut venir ni du Burundi, ni de l'Ouganda, ni de la Tanzanie, mais uniquement du Congo. Il ne laissera donc jamais la RDC en paix.

Ludo Martens : Pourtant il y a maintenant de nombreux signes que les Etats-Unis, qui sont le patron de Kagame, veulent absolument que ses troupes quittent le Congo.

Jean-Baptiste Mberabahizi : Oui, mais ils continuent ŕ soutenir son régime dictatorial au Rwanda qui nécessairement continuera ŕ s'ingérer militairement en RDC. Il faut aussi savoir qu'il y a différentes orientations dans l'administration Bush quant ŕ l'avenir du Congo.

C'est vrai que les Etats-Unis peuvent ordonner au Rwanda de quitter le Congo. Mais leur agent Kagame n'est pas un enfant de cśur. Il a sa marge d'autonomie par rapport aux Américains.

Moi, je dis haut et fort aux amis congolais qu'un scénario catastrophe est possible au Congo. Que les Congolais ne se fassent pas d'illusions. Je connais la maničre d'opérer de Kagame.

Quatre jours avant le début du génocide, le 2 avril 1994, lors d'une discussion avec le Major Geoffrey Byegeka, j'ai dit qu'il serait dangereux de vouloir prendre tout le pouvoir ŕ Kigali. Je n'y voyais aucun intéręt pour les Rwandais, étant donné que le FPR n'allait rien changer de fondamental. Ces morts auraient été inutiles. J'ai dit: \"Vous pouvez reprendre la guerre, vous pouvez tuer Habyarimana, mais la suite sera un massacre gigantesque avec des centaines de milliers de morts. Je ne crois pas qu'une victoire militaire soit nécessaire ou souhaitable.\" Vous savez que Kagame a quand męme suivi un scénario catastrophe. Et il a \"gagné\"… Les Rwandais, eux, ont tout perdu. Tout, leur unité, leur indépendance et l'hospitalité du peuple congolais. Je dis qu'un scénario comparable est bel et bien possible au Congo. C'est une mise en garde sérieuse ŕ l'intention de nos camarades congolais.

Ludo Martens : Quelles formes peut prendre ce scénario catastrophe ?

Jean-Baptiste Mberabahizi : Nous avons été informés d'un plan d'infiltration de Forces Spéciales ŕ Kinshasa, sous la couverture de l'entrée du RCD-Goma dans les institutions de transition. Des escadrons sont en train d'ętre mis sur pied pour créer l'insécurité ŕ Kinshasa. Il y aura des attentats et des provocations. Cette insécurité devra dégénérer en massacres de supporters du RCD-Goma, ŕ l'occasion d'un attentat contre le Président Kabila et le Vice-Président Yerodia. Ces massacres justifieraient le départ des dirigeants du RCD-Goma et une reprise généralisée de la guerre.

En męme temps, Kagame prônera l'atomisation du Congo par la formation d'Etats ethniques, comme Melčs Zenawi l'a imposé ŕ l'Ethiopie. La tactique est simple: diviser le grand Congo \"ingouvernable\", pour le dominer. Kagame veut en profiter pour créer des Etats fédérés, dont les deux Kivu, qu'il a occupés. Ces Etats auraient un droit d'autodétermination, donc celui de faire sécession. C'est cela que le RCD-Goma défend quand il parle de fédéralisme.

Puis, Kagame fera tout pour \"intégrer\" dans les Forces Armées Congolaises des milliers de militaires rwandais. Cela pourra lui donner une influence assez grande sur l'armée pour prendre le pouvoir ŕ Kinshasa lorsque des événements dramatiques auront été provoqués. Cela peut paraître aujourd'hui comme peu probable, mais je crois que ces apparences sont trompeuses.

En effet, la prise de tout le pouvoir ŕ Kigali semblait aussi déraisonnable en avril 1994. Kagame n'a pas hésité ŕ assassiner deux Présidents, faisant d'ailleurs, d'une pierre deux coups, puisque le Burundi est depuis lors plongé dans la guerre. Mais il l'a fait. Je crois que Kagame va organiser l'assassinat de Joseph Kabila et de Abdoulaye Yerodia. Ce sont des hommes qui incarnent la tradition nationaliste, qui voient loin et pour qui le peuple congolais a beaucoup de sympathie. Si les Congolais ne prennent pas des précautions stratégiques, je crains fort que Kagame va y réussir. La suite sera catastrophique.

Pour conclure, je répčte que le lien entre la lutte du peuple congolais et la lutte du peuple rwandais est indissoluble. Je pense que le Congo ne connaîtra la paix, l'intégrité et l'unité que le jour oů il y aura un pouvoir démocratique et anti-ethniste ŕ Kigali. Le Congo ne pourra pas se libérer de la guerre, si le peuple rwandais n'est pas libre, mais reste soumis ŕ la dictature militariste et aventuriste de Kagame.



Last edited: 07/05/2006 00:42:35

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