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Ludo Martens s'est trouvé ŕ tous les carrefours de l'itinéraire de Laurent-Désiré Kabila, ŕ tous les tournants de la troisičme saison qu'a incarné Kabila aprčs la saison de Lumumba et la saison de Mulele.

17 mai 1997 : la guerre de libération met fin ŕ la dictature

Le 7 novembre 1996, Kabila déclare : « J'appelle le peuple ŕ prendre les armes contre la dictature. L'unique garantie de sécurité, c'est de rejoindre l'armée du peuple ». Le męme jour, Kisase Ngandu lance un message identique : « Notre but est de renverser le régime en place ŕ Kinshasa. Il ne s'agit pas d'une question de personne - le Président Mobutu - mais d'une volonté de changement. Nous irons jusqu'ŕ Kinshasa, s'il le faut. Aprčs six ans de multipartisme \"ŕ la Mobutu\" qui n'ont abouti ŕ rien, nous avons opté pour la lutte armée ».

J'avais envoyé en novembre 96 trois jeunes camarades, Frank Sonck, Sabine De Mont et Julie Blondeel, ŕ l'Est pour rencontrer Laurent Kabila. Le samedi 23 novembre, ont un entretien avec le camarade Kabila. Ils lui demandent ses réactions aprčs la visite de Tshisekedi ŕ Mobutu, ŕ Cap Martin, dans le sud de la France.

Voici ce que Kabila dit ŕ mes amis : « Les mouvements de l'opposition actuellement actifs au Zaďre sont un mélange d'anciens et de nouveaux mobutistes. C'est une classe politique qui maintient le pays sous son pouvoir depuis trente ans. En 1990, elle s'est scindée en deux fractions. Tshisekedi a été ministre de Mobutu durant vingt ans. Il ne s'est pas séparé de lui pour des raisons idéologiques, mais parce qu'il ne voulait plus ętre l'instrument de la dictature personnelle de Mobutu. La Conférence Nationale a suscité beaucoup d'espoir au sein de la population. Nous n'avons jamais voulu y participer, considérant dčs le début qu'elle était manipulée par Mobutu. Les conclusions de cette conférence ont été falsifiées et ses résolutions formelles n'ont jamais été appliquées. La résistance de Tshisekedi est celle d'un démocrate. Mais il appartient ŕ la męme classe politique qui s'entre-déchire pour le pouvoir. Les mobutistes tendent un pičge ŕ Tshisekedi, espérant qu'il accepte de travailler pour eux. En ce qui nous concerne, nous avons le devoir d'engager le dialogue pour éviter que le sang coule inutilement. Un dialogue avec Tshisekedi, oui, mais pas avec le parti de Mobutu. Il est possible de parvenir ŕ un consensus entre les différents partis de l'opposition en vue de l'organisation de véritables élections démocratiques. Un gouvernement de transition doit ętre mis sur pied afin de préparer de telles élections. C'est le travail d'une année. Nous voulons participer ŕ ce gouvernement avec les partis de l'opposition. Mais nous ne sommes pas intéressés par un gouvernement d'Union nationale désigné par Mobutu et comprenant des représentants de Mobutu. Mobutu veut se servir de Tshisekedi et de son prestige, pour tenter de récupérer la situation ŕ son profit. Tshisekedi va ętre utilisé. Un gouvernement dépendant de Mobutu ne m'intéresse pas. C'est le temps du changement. »

Washington: \"Il faut que Mobutu perde, mais que Kabila ne gagne pas\"

Les Etats-Unis ont soutenu la lutte que Kabila déclencha en octobre 1996 contre le régime de Mobutu, parce qu'ils pensaient avoir \"le contrôle\" sur l'opération. D'abord, les alliés rwandais et ougandais étaient trčs proches de Washington. Ensuite, les Américains estimaient que Laurent Kabila, vieux révolutionnaire entouré d'une poignée d'amis, n'avait pas d'autre choix que de se ranger. Il sera obligé de suivre l'exemple de Museveni, lui aussi marxiste-léniniste dans sa jeunesse, et qui s'est rallié ŕ la politique américaine.

C'est la prise de Kisangani par les troupes de Kabila, le 15 mars 1997, qui fait comprendre aux Américains qu'ils se sont trompés. Kabila et les forces nationalistes prendront seules le pouvoir ŕ Kinshasa et écarteront tous les mobutistes et tshisekedistes que les Américains voulaient leur imposer. Les Américains ont été dribblés par plus malin qu'eux…

Le 28 mars 1997, l'International Herald Tribune publie un éditorial dont le titre résume bien l'attitude du pouvoir américain : « Washington espčre que Mobutu perde et que Kabila ne gagne pas ». L'article dit : « Kabila ne peut probablement plus ętre stoppé. Ou bien cela se termine plus tôt par des négociations, ou bien cela se termine plus tard lorsque Kabila aura tout pris. Mais aucune capitale n'a une \"affaire d'amour\" avec Kabila. (...) Kabila ne convient absolument pas pour ętre le Président du Zaďre, disait un haut responsable des Etats-Unis. »

Pendant que les Américains et leurs amis sud-africains se démčnent fébrilement pour imposer le «dialogue inter-zaďrois », Kabila raconte une petite anecdote : « Mbeki m'a téléphoné hier. Il m'a dit qu'ils étaient ŕ un point critique : la composition d'un gouvernement de transition avec les mobutistes, l'Alliance et l'opposition. J'ai répondu que nos délégués étaient lŕ pour négocier le départ de Mobutu et de ses partisans et que les discussions sur le gouvernement de transition devaient se faire aprčs qu'ils avaient cédé le pouvoir, et pas avant. Ce sera un gouvernement sans les mobutistes ».

Une semaine plus tard, Mbeki n'a toujours pas digéré l'affront. Le 16 avril, il dit ŕ N'Gbanda : « Kabila commence ŕ prendre de l'aile depuis ses derničres victoires ŕ Lubumbashi. Il devient de plus en plus arrogant dans ses propos et de plus en plus exigeant. Maintenant les Angolais font pression sur lui pour qu'il progresse vers Kinshasa. (...) Plus le temps passe et plus nous perdons le contrôle de Kabila ». Nous perdons le contrôle de Kabila ? Mbeki est-il devenu le porte-parole des Etats-Unis ? Le Congo, est-ce un pays placé sous mandat sud-africain ?

Richardson: \"Le cadavre de Mobutu traîné dans les rues de Kinshasa…\"

Un diplomate africain rapporte les confidences que Simpson, l'ambassadeur des Etats-Unis ŕ Kinshasa, fit ŕ quelques collčgues : « Mobutu est réellement le mal du Zaďre. S'il ne change pas, c'est lui qui partira, car nous avons besoin de ce pays qui est riche et stratégique ».

Le 28 février 1997, N'Gbanda reçoit la visite de George Moore qui lui fait une confie ceci : « Si Mobutu ne vous autorise pas ŕ signer un accord avec Kabila ici ŕ Pretoria, dans deux semaines Kisangani tombe ! Suivie de Lubumbashi et de Gbadolite. Sa ville natale sera saccagée, les tombes de sa femme et de ses enfants seront profanées. Dites-moi, monsieur N'Gbanda, dans son état de santé actuel, Mobutu saura-t-il survivre ŕ ce choc ? » C'est ainsi que les Etats-Unis traitent leurs plus prestigieux et plus puissants laquais, une fois qu'ils sont devenus contre-productifs. Un haut fonctionnaire américain peut menacer un Président africain de déterrer les cadavres de sa femme et de ses enfants...

Le 26 avril, une délégation américaine de choc arrive ŕ Kinshasa. Composée de Bill Richardson, l'ambassadeur des E.U. ŕ l'ONU et envoyé personnel de Clinton, de monsieur Skotzko, directeur du Africa Desk de la CIA, de Marc Baaf, directeur Afrique au Département d'Etat et de Shawn Mc Colnick, chargé des Affaires africaines au Conseil National de Sécurité, homme du Pentagone ! « C'est trop pour un simple message », dit N'Gbanda. « Il ne s'agit pas d'un simple message », réplique sčchement Richardson, «mais d'une derničre mise en garde ».

S'adressant directement ŕ Mobutu, Richardson dit : « Il est temps que vous vous retiriez de la scčne politique. Nous vous garantissons votre sécurité, celle de votre famille et de vos proches, nous veillerons ŕ ce que votre famille politique et vos proches collaborateurs continuent leur activité politique dans le nouveau cadre de la démocratie qui s'installe. Nous veillerons ŕ ce que vos biens, tant ŕ l'intérieur qu'ŕ l'extérieur du pays, ne soient pas touchés. Nous vous garantirons votre survie avec les égards dus au Chef d'Etat. (...) Nous vous demandons avec instance de nous faciliter la tâche en coopérant ŕ ce schéma, car nous ne voulons pas voir votre cadavre traîné demain dans les rues de Kinshasa. »

C'est en ces termes que les Américains proférčrent des menaces ŕ un de leurs plus vieux et plus fidčles serviteurs, devenu encombrant : obéissez, sinon nous ferons traîner votre cadavre sur les routes poussiéreuses de la capitale...

Mobutu a travaillé 37 ans au service des Etats-Unis. Il a fait assassiner Lumumba et Mpolo, Mbuyi et Elengesa, Mulele et Bengila, Gabriël Yumbu et Kibwe Cha Malenga et tant d'autres grands patriotes congolais... Mobutu a ruiné et ravagé son pays en servant les Américains. Mais s'il accepte de rendre un dernier service ŕ ses maîtres, ces derniers lui garantiront la fortune immense et les nombreux biens qu'il accumula en pillant l'Etat, ils lui accorderont tous les privilčges liés au statut d'ancien Chef d'Etat...

Comment ne pas faire de comparaison avec le sort que ces męmes Américains réserveront ŕ Mzee Kabila, dirigeant nationaliste qui s'est sacrifié pour la liberté et le bonheur de son peuple. Les Etats-Unis combattront Kabila dčs ses premiers jours au pouvoir en le traitant d' «assassin des Hutu » et de «dictateur ». Kabila était ŕ peine depuis 14 mois ŕ la tęte du Congo, que les Américains déclencheront une guerre d'agression criminelle par Rwando-ougandais interposés. Et finalement, ils feront abattre le Président congolais le 16 janvier 2001, la veille de l'anniversaire de l'assassinat de Lumumba...

Kabila: \"Faire table rase du mobutisme \"

Le Conseil Elargi de l'Alliance s'est réuni le vendredi 16 mai 1997 sous la présidence de Laurent-Désiré Kabila. Il a délibéré de «la vacance du pouvoir ŕ la tęte de l'Etat créée par la fuite imprévisible du Président Mobutu ». Le Conseil rappelle «la guerre de libération qui dure depuis le 14 septembre 1960 et qui est continuée aujourd'hui par l'AFDL contre la dictature et pour l'instauration d'un régime démocratique et d'un Etat de droit ».

Pour protéger «la paix, l'unité nationale et la sécurité des personnes et des biens », quatre décisions ont été adoptées. « Le pouvoir est pris par l'Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Congo qui assure l'autorité de transition. Kabila assume les fonctions du Chef de l'Etat de la République Démocratique du Congo. Dans un délai de 72 heures, un Gouvernement de transition de Salut-Public sera formé. Tous les actes pseudo-constitutionnels existants, ainsi que les institutions qu'ils organisent, sont suspendus. »

Ainsi, l'Alliance fait table rase de toutes les institutions néocoloniales qui ont existé depuis le premier coup d'Etat de Mobutu. L'Alliance renoue avec le nationalisme du temps de Lumumba.

Tshisekedi et tous les autres mobutistes de la premičre heure, les Bomboko, Nendaka et Ndele, ne pardonneront jamais ŕ Kabila d'avoir voulu éradiquer le néocolonialisme par la racine : leur coup d'Etat du 14 septembre 1960.

Le jeudi 29 mai 1997, au Stade des Martyrs de Kinshasa, a lieu la cérémonie d'investiture du Président Kabila, entouré pour cette occasion solennelle de ses collčgues dos Santos, Museveni, Bizimungu, Buyoya et Ciluba... Kabila prononce des paroles pertinentes qui montrent ŕ quel point il a assimilé les leçons du drame Lumumba. Des paroles qui marqueront d'ailleurs toute sa trajectoire pendant les trois ans et huit mois qu'il sera ŕ la tęte du Congo...

« Les ennemis de notre peuple et de notre pays ont échafaudé intrigues et machinations. Ils ont ourdi des complots et déclenché une campagne systématique de désinformation et d'intoxication médiatique destinée ŕ dénaturer et ŕ calomnier l'action de l'AFDL. Cette campagne diffamatoire est une tentative de maintenir ŕ genoux notre peuple longtemps humilié afin de freiner le processus de sa libération. C'est ainsi que les créateurs d'hommes politiques soi-disant valables ont suggéré ŕ travers les médias que ne serait acceptable démocratiquement qu'un gouvernement oů leurs agents seraient intégrés. Le dessein de cette démarche, c'est de bloquer les activités du gouvernement de transition et s'assurer qu'ils maintiennent le pays dans les tâtonnements, les hésitations et les querelles intestines qui justifiaient jadis leurs interventions intempestives. »

Exactement comme en 1960, les puissances impérialistes refusent que le Congo soit dirigé par un gouvernement nationaliste. Elles veulent avoir leurs hommes dans l'équipe gouvernementale pour empęcher un changement fondamental. Kabila poursuit : « Pour l'AFDL, il ne s'agit pas d'assurer la continuité du régime précédent, mais de bâtir un nouvel Etat, fondé sur de nouvelles valeurs aprčs avoir fait table rase du mobutisme. Nous ne pouvons pas ętre les continuateurs de l'ignoble IIe République. Nous ne sommes pas partie prenante de toutes ces manśuvres de la soi-disant Conférence Souveraine.\"

A Bukavu, le 15 juin, Kabila expose ŕ la population révolutionnaire trois vérités qu'il faut graver dans son cśur…

La premičre : Sans la lutte armée, il n'y aurait pas eu de liberté pour le peuple.

« J'ai demandé ŕ beaucoup de jeunes gens de s'enrôler dans l'armée. Nous leur avons appris nos objectifs politiques, les rudiments militaires comme le tir. Et nous leur avons dit que les mobutistes sont venus vous gouverner parce que vous aviez peur de prendre les armes. Le rčgne de Mobutu est tout ŕ fait déraciné et mis hors d'état de nuire. Si les gens refusent l'esclavage, ils sont déterminés ŕ chasser le maître des esclaves. La victoire de l'AFDL, c'est la victoire de tout le peuple. Parce que sans vous, il n'y aurait pas eu de victoire. »

La seconde énoncée par Kabila : Les Américains ne reconnaissent comme \"démocratiques\" que les gouvernements oů ils ont pu placer leurs agents.

« C'est une victoire qui étonne tous les pays, męme les grandes puissances. Nous avons vaincu Mobutu, et voilŕ pourquoi ils ont transformé leur étonnement en une grande haine. Eux croyaient que nous allions nous mettre ŕ genoux pour mendier les Américains. Vous avez entendu leur pression sur nous : placez telle ou telle personne. Si vous ne mettez pas ces gens-lŕ, alors il n'y a pas de démocratie. Malgré les pressions de ces ambassadeurs qui nous enjoignaient de composer avec Kamanda, Tshisekedi, Kengo, nous avons formé un gouvernement tel que nous l'entendions. Ces gens-lŕ sont arrivés ŕ nous dire que si nous ne composons pas avec les mobutistes, notre gouvernement ne sera pas reconnu. Je leur ai dit : c'est de la blague ou quoi ? Ces gens que vous avez entretenus, qui ont appauvri ce peuple et pillé le pays ? Nous avons répliqué que notre préoccupation, c'est la population et c'est elle seule qui nous reconnaîtra. »

La derničre vérité de Kabila : Malgré les pressions de Washington et Paris qui traitent le Gouvernement de «dictatorial », nous reconstruirons le pays pour aller rapidement aux élections.

« D'autres pressions continuent : il faut organiser tout de suite les élections. Mais pourquoi vous n'avez jamais exigé aux autres la tenue des élections pendant les 7 années de transition ? Nous sommes arrivés le 17 mai et le 20, vous nous demandez déjŕ d'organiser les élections. Sans routes, sans ponts, avec les caisses vides. Et on me qualifie de dictateur. Ils sont habitués ŕ injurier : Kabila dictateur, nous sommes gouvernés par des étrangers. Je me suis dit : ils ont été éduqués ŕ mentir, ŕ s'injurier, ŕ ne rien faire sauf le désordre. Aprčs la guerre militaire et la reconstruction, ce sont les élections qui nous attendent. Nous irons tous aux élections, ceux de l'AFDL comme ceux des autres partis. Mais pendant la période de transition, nous ne voulons pas de désordre. »

Washington a planifié l'agression de la R.D.C. dčs février 1998

Le premier jour de 1998, Kabila annonce que l'année ŕ venir sera décisive pour le démarrage de la reconstruction du Congo. Le président est fermement décidé d'exécuter le Plan Triennal, conçu par des spécialistes congolais sur base d'une analyse des problčmes les plus urgents. Il affirme que les Congolais reconstruiront leur pays en comptant essentiellement sur leurs propres ressources et leurs propres forces ; sans l'aide des Occidentaux, s'il le faut. Les rentrées de l'Etat ont augmenté de maničre importante. Kabila déclare fičrement ŕ ce sujet : « Tout ce que nous sommes en train de payer vient de nous-męmes, de ce pays, du travail du gouvernement. C'est la surprise pour tout le monde et surtout, pour ceux qui veulent s'immiscer dans nos affaires ».

En février 1998, le Congo a conclu déjŕ des accords de collaboration avec des pays africains comme le Zimbabwe, l'Angola, l'Ouganda et le Rwanda, mais surtout avec la Chine, qui a octroyé un pręt de 40 millions de dollars. Kabila n'a encore conclu aucun accord de collaboration avec un gouvernement occidental. Ed Marek fait part ŕ ses lecteurs des commentaires extręmement significatifs entendus dans les cercles du pouvoir ŕ Washington. « Le gouvernement de Kabila adopte une attitude indépendante ŕ l'égard de l'Occident, comme nous le voyons aussi souvent de la part des Chinois... Cette attitude a d'énormes conséquences ŕ long terme pour toute l'Afrique Centrale et pour les relations de l'Occident avec cette région. Nous devons admettre que nous sommes extręmement déçus par cette évolution au Congo. Ce n'est certainement pas ce que nous envisagions lorsque nous avons tenté d'éliminer Mobutu du paysage politique zaďrois. Si nous avions su ŕ l'époque que telle allait ętre l'orientation que prendrait le Congo, nous aurions abordé les choses différemment pendant ce processus de mise ŕ l'écart. »65 Cette prise de position nous en apprend beaucoup sur la démocratie américaine. Pour les Etats-Unis, Kabila commet un crime qui peut avoir des conséquences «énormes » pour les intéręts américains en Afrique Centrale. Il commet le crime de suivre une voie de développement indépendante, ŕ l'exemple de la Chine. Voilŕ pourquoi Clinton est «extręmement déçu » ! Et les Américains de s'exclamer : si nous avions su que Kabila suivrait une politique résolue d'indépendance, nous n'aurions certainement pas permis que l'AFDL gagne la guerre de libération contre Mobutu, nous aurions éliminé Mobutu d'une autre maničre. Ainsi, les Américains revendiquent presque ouvertement leur «droitt » de décider des affaires intérieures du Congo et notamment du sort des hommes politiques qui le dirigent. Elle est belle, cette «démocratie » américaine qui s'attribue le droit de décider en lieu et place des Congolais que tel homme convient pour diriger le pays et comment il faut évincer tel autre du pouvoir ! Quels que soient les différents masques «démocratiques » qu'il peut mettre, l'impérialisme est fondamentalement un systčme international de dictature du grand capital, qui dénie aux peuples leur droit le plus élémentaire, celui ŕ l'indépendance et ŕ la liberté.

En février 1998, les cercles du pouvoir ŕ Washington discutent ouvertement le renversement du régime nationaliste ŕ Kinshasa. Ed Marek est un publiciste et homme d'affaires, ancien officier de renseignements de l'armée de l'air. Il rapporte que certaines autorités américaines veulent traiter le Congo de Kabila, comme ils traitent l'Irak de Saddam Houssein… Voici son raisonnement. « Quels sont les objectifs ŕ long terme de la politique extérieure américaine envers le Congo-Zaire ? On peut dire, par exemple, qu'ŕ long terme, il est crucial pour les Etats-Unis que le Congo soit une démocratie capitaliste de marché libre. Cela signifie aussi que le marché congolais sera ouvert au commerce américain dans un environnement qui permette le succčs économique américain. Si telle est la politique ŕ long terme, alors que faire ou laisser passer ŕ court terme dans les relations avec le Congo ? A court terme, on peut dire qu'il est crucial que l'enquęte sur les massacres des Hutu avance. Pour cela, les Etats-Unis peuvent appliquer une politique étrangčre et militaire plus agressive, un peu comme ce qui est mis en śuvre contre l'Irak. On peut aussi dire que des élections sont essentielles en 1999. Si la conclusion est que des élections sont impossibles en 1999 avec l'actuel gouvernement, qu'envisagent les Etats-Unis ? Renverser ce gouvernement et mettre un autre ŕ la place qui ira vite aux élections ? »

C'est un texte d'anthologie pour comprendre la signification du mot «démocratie ». Il montre que les fameuses démocraties occidentales partent de cette question : quels sont, au Congo, les objectifs de nos multinationales ? Et la réponse est nette : leur intéręt est de voir au Congo une «démocratie capitaliste de marché libre ». Parce que le marché libre permettra ŕ leurs entreprises de mettre la main sur les richesses du sol et du sous-sol congolais et de conquérir tous les marchés du pays. Si Kabila accepte de s'engager dans cette voie, les Etats-Unis ne parleront plus des «massacres des Hutu », ni de l'obligation d'organiser des élections en 1999. Mais si Kabila refuse la domination néocoloniale sur son pays, les Etats-Unis promettent de renverser son régime en utilisant ces deux «arguments » : Kabila a commis un génocide des réfugiés hutte et il veut empęcher que les élections se tiennent en 1999...

En mai 1998, les indications s'accumulent que les Etats-Unis ont dores et déjŕ pris la décision de renverser le régime nationaliste de Kinshasa. Dans un texte du 19 mai, Marek se penché sur la question : Oů trouver des candidats ŕ la présidence de la R.D.C. pour remplacer Kabila ? Ed Marek et ses amis du State Department se sont rendu compte que le soutien populaire ŕ Kabila est désormais tel qu'il gagnera certainement les élections prévues pour 1999 !

Alors, cet homme bien introduit dans les couloirs de Washington ne voit que deux solutions : un coup d'Etat ou une intervention militaire étrangčre ! Ed Marek écrit : « Si on soutient quelqu'un d'autre que Kabila pour devenir Président, alors on doit automatiquement soutenir une intervention armée pour renverser Kabila et pour le remplacer ». « Tous ceux qui veulent devenir Président de la R.D. du Congo sont obligés de préparer un coup d'Etat ou une intervention militaire ŕ partir de l'étranger et ils doivent faire les alliances et les coalitions nécessaires pour rendre cela possible. » Et Marek dévoile ce que les décideurs du Pentagone préparent en secret : « Partout oů je vais, j'entends la męme chose de gens qui sont fortement impliqués dans les affaires du Congo et de ses voisins. Ils pensent qu'une seconde intervention est nécessaire ».

A Bruxelles, le 26 mai 1998, une conférence de presse assez étrange est organisée ŕ l'hôtel Méridien. Les organisateurs y déclarent qu'un «conseil de la République Fédérale Démocratique du Congo » a été créé dans le but de renverser Kabila avant le 17 mai 1999 ! Willy Mallants, colonel belge ŕ la retraite, assume la Présidence du Conseil, et il est secondé par Robert Stewart, homme d'affaires canadien vivant en Suisse. Ces deux futurs vice-rois du Congo sont entourés de quinze pantins congolais…

A premičre vue, l'affaire est loufoque : deux vieux Blancs, entourés de dix petits Nčgres, déclarent leur intention de gouverner le Congo… En réalité, Stewart et Mallants ont exprimé sous une forme un peu ridicule, le tournant pris par Washington dans sa politique envers Kabila.

Stewart déclare carrément : « Le Conseil a des plans pour chasser Kabila immédiatement de Kinshasa. Je crois que cela sera fait avec le consentement silencieux de tous les Présidents de la région qui l'ont aidé, par erreur, ŕ arriver au pouvoir ».93 Stewart parle avec une franchise que les gouvernements occidentaux ne peuvent se permettre. Monsieur Stewart, ancien Président de la multinationale AMF, est allé voir Museveni au cours du mois de janvier 1998. Il affirme que Museveni, tout comme Kagame d'ailleurs, est «amčrement déçu de Kabila et refuse de lui donner encore de l'assistance ». Il est clair que dčs janvier 1998, Stewart est informé du complot rwando-ougandais pour agresser le Congo et renverser le régime nationaliste de Kabila.

Stewart a travaillé pour trois multinationales d'envergure mondiale, Krupp, Bechtel et American Mineral Fields, dont il fut le président. Au nom de la multinationale Bechtel, il rédigea début 1998 un «plan de développement économique » pour le Congo... Agissant comme un des patrons du futur Congo, Bechtel a directement acheté ŕ la NASA des études satellitaires sur le potentiel minier du pays. On comprend pourquoi Bechtel a pu se permettre une telle insolence : son chiffre d'affaires pour 1996 - plus de 8 milliards de dollars - représente presque deux fois le produit national annuel du Congo ! En plus de la force économique, Bechtel a du muscle. Faisant partie du complexe militaro-industriel américain, son ancien directeur, Caspar Weinberger est devenu «en toute logique américaine » le secrétaire ŕ la Défense de Ronald Reagan ! Il a fait augmenter le budget militaire américain ŕ un niveau jamais connu jusqu'alors. En 1997, son vice-président Cordel Hull sičge dans le «groupe de Travail » qui doit réorganiser... la CIA !

Lors de la présentation de son «conseil de la République Fédérale Démocratique du Congo » qui ambitionne de diriger le Congo, Stewart déclare : « Comme la privatisation est maintenant le mot de passe pour le succčs en Afrique, je propose une reconstruction basée sur des investissements privés conséquents ». Et il veut «des aéroports, des routes payantes, des ports et des chemins de fer qui appartiennent ŕ des privés et qui sont dirigés par eux ».101 La privatisation des gisements miniers et des infrastructures : c'est un programme de recolonisation intégrale du Congo, oů les masses ouvričres et paysannes seront ŕ nouveau des étrangčres dans leur propre pays et oů les grands capitalistes américains, français et anglais dicteront la loi.

Mallants-Stewart affichent également leur intention de mettre le Congo sous la tutelle de l'Otan et de l'armée européenne, une fois qu'ils ont pris le pouvoir ŕ Kinshasa. Leur \"gouvernement en exile\" déclare : « Le Conseil fera appel ŕ une collaboration militaire et policičre aussi bien bilatérale que multilatérale (OTAN et EUROCORPS) en vue de : réorganiser complčtement l'armée, former les cadres de la Police, assurer la sécurité et la stabilité du pays et de la région. » La \"sécurité\" et la \"stabilité\" seront donc assurées par des troupes d'occupation de l'Otan ! Remarquons en passant que le MPR a proposé exactement la męme chose.

Ces partis « démocratiques » qui ont préparé la guerre d'agression...

Dčs la prise du pouvoir par Kabila et les forces patriotiques, une agitation violente anti-nationaliste a été déclenchée par l'opposition mobutiste-tshisekediste.

Pendant toute la premičre année du pouvoir nationaliste, ses adversaires \"zaďrois\" lui ont mené une guerre politique avec deux lignes d'attaque : « Kabila génocidaire » et « Kabila dictateur et nouveau Mobutu\". Les deux campagnes visaient ŕ créer une situation de troubles et d'émeutes qui permettrait ŕ la nouvelle opposition mobutiste-tshisekediste de renverser le régime nationaliste.

Peu de Congolais en ont pris note ŕ l'époque, mais il est intéressant de rappeler que déjŕ en septembre 1997, le FONUS et l'UDPS évoquent publiquement l'éventualité d'un recours aux armes contre Kabila ! Joseph Olenghankoy déclare : « Il ne nous reste plus qu'ŕ adopter le seul langage que comprenne la communauté internationale : la violence ». L'UDPS affirme dans un communiqué qu'elle souhaite « l'isolement diplomatique » de Kinshasa, qu'elle reste partisane de la « négociation politique et, si elle échoue, de la résistance non violente. Mais toutes les fédérations UDPS exercent une forte pression pour que l'on passe ŕ la lutte armée ». Dans un document de 15 pages publié en novembre 1997, Mpuila, le représentant de l'UDPS au Benelux, répand déjŕ le message essentiel de la future «rébellion » rwandaise… Dans son document, Mpuila accuse Kabila d'ętre un responsable d'«esclavagisme et terrorisme », de «crimes contre l'humanité et de génocide ». « M. Kabila a été recruté parmi les criminels de droit commun, les assassins, les aventuriers, les opportunistes, les monstres, les brigands et les terroristes. Peut-on s'imaginer qu'un criminel de droit commun comme Marc Dutroux par exemple, prétende ŕ un quelconque mandat politique en Occident ? » Męme en pleine agression-rébellion, un Bizima Karaha ne proférera pas des insultes aussi orduričres ŕ l’adresse de Kabila. Plus loin, Mpuila affirme qu'en novembre 1997, Kabila a déjŕ établi «un systčme totalitaire, dictatorial, policier et Parti-Etat ». Et Mpuila de conclure : « L'UDPS poursuivra son combat par le dialogue et par tout autre moyen, sans en exclure aucun ŕ priori, jusqu'ŕ l'éradication de la nouvelle dictature ». Dans cette menace de Mpuila de recourir aux armes est déjŕ annoncée l'alliance qui sera réalisée en aoűt 1998 entre les tshisekedistes, mobutistes et rebelles d'un côté et les armées rwandaise et ougandaise de l'autre, pour mener la guerre contre le Congo nationaliste !

Au cours du dernier mois de paix qu'a connu le pouvoir de Mzee Kabila, on a pu noter un fait politique qui, avec le recul, révčle des alliances et des complots restés longtemps secrets.

Les partis dits «démocratiques » développent en juillet 1998 un discours anti-kabiliste virulent qu'on retrouvera quelques semaines plus tard, mot pour mot, dans la bouche des chefs de la «rébellion ».

Ainsi, les partis «démocratiques » taxent le régime nationaliste de «pouvoir totalitaire » et de «pouvoir fasciste », organisé par «une bande d'aventuriers » qui s'adonnent ŕ «la barbarie »... D'aprčs eux, Kabila installe «une nouvelle dictature », «un nouveau mobutisme ». L'armée de Kabila doit ętre «désarmée » avec l'appui des puissances occidentales. Les «démocrates » s'engagent ŕ «chasser l'actuel dictateur par tous les moyens», référence discrčte ŕ la lutte armée qu'ils envisagent. Kabila, qui est «un criminel et un assassin », doit «immédiatement démissionner » et ętre «condamné pour crimes contre l'humanité », non pas devant un tribunal congolais, mais «devant la justice internationale ».

Le 1er juillet 1998, nous sommes ŕ un mois du déclenchement de la guerre. L'UDPS, par la voix de son représentant au Bénélux, Tshipamba Mpuila, annonce au monde que Tshisekedi « a été enlevé de sa maison ŕ Kabeya Kamuanga par des éléments fortement armés envoyés par le pouvoir totalitaire de M. Kabila ». Mpuila dénonce « l'intention malveillante du pouvoir fasciste de Kinshasa ». Aprčs avoir évoqué «la barbarie » de «la bande d'aventuriers au pouvoir ŕ Kinshasa », il formule sa conclusion : « l'UDPS exige : a) la démission immédiate de M. Kabila et sa condamnation, devant la justice internationale, pour crimes contre l'humanité ; b) l'isolement diplomatique du régime de Kinshasa et le désarmement de toutes les bandes armées avec l'appui de la Communauté Internationale... c) la mise en place d'un cadre juridique démocratique pendant la transition, d'un calendrier politique précis et d'une commission électorale indépendante ».

En quoi le discours de Mpuila se distingue-t-il de celui qui sera tenu un mois plus tard par le «rebelle » Bizima ? En rien, sinon par sa plus grande virulence : Bizima n'osera pas revendiquer le désarmement de l'armée congolaise, il se limitera ŕ sa fusion avec l'armée rebelle... Juste avant l'agression rwandaise, l'UDPS exige donc la démission de Kabila et sa condamnation pour crime contre l'humanité pour avoir \"génocidé\" les réfugiés hutu. Ainsi, l'UDPS formule le \"programme\" de l'agression-rébellion qui commencera un mois plus tard : la démission du Président Kabila et sa condamnation en tant que criminel… Pour la petite anecdote, mentionnons encore qu'aprčs quatre semaines d'agression-rébellion, l'UDPS exigera toujours la démission de Kabila et sa condamnation devant la justice internationale... mais maintenant pour avoir « génocide » les Tutsi !

Toujours ce 1er juillet, au nom de l'UDPS-Canada cette fois, Léon Mukendi signe un communiqué qui se termine ainsi : « L'UDPS met les suppôts de M. Kabila devant leur propre responsabilité, car notre peuple s'est déjŕ engagé ŕ chasser l'actuel dictateur par tous les moyens ». Pour protéger le dictateur Mobutu, l'UDPS affirma de 1980 ŕ 1997 vouloir le chasser en utilisant uniquement des moyens «pacifiques ». Pour renverser le nationaliste Kabila, cette formation a l'intention d'utiliser «tous les moyens », c'est-ŕ-dire aussi les armes. Ce n'est pas un hasard qu'un mois plus tard, lorsque les armes de Kagame parlent ŕ Kinshasa, l'UDPS fera front avec les agresseurs. Ensemble, ils exigent alors le renversement du Président Kabila et de son gouvernement nationaliste pour les remplacer par un \"gouvernement d'union national\" dominé par les anciens de la IIe République…



Last edited: 07/05/2006 00:33:00

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