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Bonjour | 09/05/2008 15:36 | English Make DC Home page | RSS feed

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Ludo Martens est un nom qui devient de plus en plus familier dans les milieux politiques et chez la jeunesse de Kinshasa. Cet homme de nationalité belge, affiché gauchiste, se fait remarquer par ses opinions et écrits défendant le combat des nationalistes congolais. Il a publié deux volumineux livres consacrés respectivement au révolutionnaire congolais Pierre Mulele et, tout récemment, ŕ Mzee Laurent-Désiré Kabila. Cette derničre oeuvre a comme titre : « Kabila et la Révolution Congolaise - Panafricanisme ou néo-colonialisme ».

La sortie de ce livre ŕ Kinshasa, au plus fort des tractations du dialogue intercongolais, a constitué un événement édifiant, dans la mesure oů l’évocation et le pertinent rappel des idées de Mzee ont pu ragaillardir les continuateurs de l'oeuvre de Laurent Désiré Kabila.

Pour saisir le fond de la plaidoirie de Ludo Martens dans cette défense du combat des nationalistes congolais, MMC a recueilli ses propos dans l’interview exclusive ci-aprčs et dans laquelle le politologue belge explique les enjeux en cause dans la crise congolaise.

MMCM. : Ludo Martens, vous devenez de plus en plus familier ŕ Kinshasa, surtout maintenant, aprčs la publication de votre livre \"Kabila et la Révolution Congolaise\". Pourquoi et quand avez-vous eu l’idée d’écrire ce livre ?

Ludo MartensIl faut savoir que je suis entré en contact avec Laurent-Désiré Kabila en 1973 et que je l'ai invité en Belgique en 1979. Nous nous sommes revus ŕ quatre reprises avant qu’il ne commence sa marche victorieuse jusqu'ŕ Kinshasa. Depuis que je suis arrivé dans la capitale congolaise au mois de juin 1997, un mois aprčs l’arrivée de Kabila, j’ai commencé ŕ écrire sur l’actualité. Au cours des années qui se suivaient, j’ai fait des études sur des aspects particuliers de ce que j’ai vu et vecu. Il y a 3 ans, j’ai décidé de réunir tout cela, de remplir les trous et de faire une analyse globale des événements qui ont marqué le pouvoir de Mzee Kabila. Aprčs sa mort, j’ai décidé de faire précisément ce livre sur la période pendant laquelle mon camarade et ami Laurent Kabila a gouverné le Congo. Ce livre couvre en détail tous les événements depuis 1990 jusqu’ŕ fin 1999. L’année 2000 et l’assassinant sont réservés pour un éventuel deuxičme tome ŕ faire paraître plus tard.

MMC :Puisqu’il s’agit de la révolution congolaise, quelle période avez-vous considérée, seulement celle de Kabila ou toute la période qui part de la crise congolaise de 1960 ?

Ludo :Non, le livre commence avec la soi-disante démocratisation de Mobutu en 1990. De temps en temps, je fais de brčves références ŕ Lumumba et ŕ Mulele. Mais sur ces périodes de la révolution, j’ai fait un autre livre volumineux qui s’appelle « Pierre Mulele ou la seconde vie de Patrice Lumumba ». Le livre sur Kabila complčte en quelque sorte celui que j'ai écrit en 1985 sur Pierre Mulele et Patrice Lumumba. J'aurais pu l'intituler : \"Laurent Kabila ou la seconde vie de Pierre Mulele\". Comme Mulele a continué et approfondi la lutte de Lumumba, ainsi Kabila a aussi continué et approfondi le combat de Mulele, et jusqu’ŕ la victoire!

MMC :Comment pouvez-vous résumer votre livre pour quelqu’un qui n’a pas eu l’occasion de le parcourir?

Ludo :Résumer 2.150.000 caractčres ou 720 grandes pages est plutôt un exercice difficile. 2.150.000 : c'est le nombre de caractčres ou de briques avec lesquelles ce petit monument littéraire a été construit. Le premier chapitre décrit mon arrivée ŕ Kinshasa et les premičres semaines du pouvoir de Kabila. C’est comme une introduction en la matičre. Puis je reviens sur la transition de Mobutu et j'analyse en détail les différentes forces qui ont marqué la transition du néo-colonialisme mono-partite au néo-colonialisme multi-partite. Je montre avec des dizaines de preuves le caractčre fallacieux de ce changement de pure forme qui continuait et aggravait męme la domination néo-coloniale sur le Congo.

Le troisičme chapitre aborde les questions du Kivu, les problčmes ethniques et les contradictions complexes qui s'y sont concentrées depuis 1990. C’était logique que du Kivu soit partie la lutte de libération dirigée par les nationalistes autour de Kabila et de Kisase Ngandu, et c’est lŕ l’objet du quatričme chapitre.

Pour la premičre fois depuis la contre-révolution du 5-14 septembre 1960, les révolutionnaires congolaises ont pu trouver les alliés dans la région, alliés qui avaient également de bonnes raisons de mettre fin ŕ la dictature mobutiste. Ce chapitre dissčque aussi la position des Américains qui, au départ, pensaient faire de Kabila un nouveau Museveni, un ancien révolutionnaire qui allait s'aligner sur les intéręts étrangers. Mais au milieu du parcours, les Américains ont constaté que Kabila avait constitué une force autonome non négligeable et qu'il allait prendre le pouvoir Kinshasa. Or, les Américains n’ont jamais voulu que les véritables nationalistes gouvernent le Congo. Ainsi, le combat des Américains et des Sud-Africains contre Kabila commence déjŕ avant le 17 mai.

Le chapitre cinq analyse la période du 17 mai jusque fin 1997. Ce sont les sept petits mois que Kabila a pu travailler plus ou moins tranquillement. Mais je montre aussi que, pendant cette période, il y avait déjŕ des attaques continues contre Kabila ŕ propos d'un \"génocide\" qu'il aurait commis contre les Hutu. Le chantage politique, les pressions, la guerre psychologique étaient déjŕ trčs forts pendant cette période de tranquillité relative. Le livre montre comment Kabila a accompli un certain nombre de réalisations impressionnantes dans un pays complčtement ruiné, notamment la restauration de la sécurité dans un pays oů les militaires 'banditisés' et les bandits classiques faisaient la loi, le rétablissement de l’Etat qui avait virtuellement cessé d'exister pendant les derničres années de Mobutu, le lancement d’un plan triennal pour la reconstruction, la stabilisation de la monnaie pendant que sous la transition \"démocratique\" on a connu une année de 8.000 % d'inflation. En plus, Kabila a redonné aux Congolais la confiance dans l'avenir et la fierté d'ętre des Congolais, aprčs avoir été des \"Zaďrois\", c'est-ŕ-dire la honte de l'Afrique. Kabila a par ailleurs annoncé sa décision d'organiser des élections dans 2 ans. Ce chapitre montre aussi la confusion qui existait dčs le début entre les nombreux économistes libéraux adeptes du reaganisme qui croyaient que le changement consistait en l'adoption du modčle américain… Face ŕ ceux-lŕ, les véritables nationalistes appuyaient Kabila qui voulait une économie auto-gérée et auto-centrée au service des masses.

Kabila ne voulait recevoir des ordres de personne. Il menait une politique congolaise indépendante, orientée uniquement vers les intéręts du Congo et de sa population clochardisée. Cette volonté d'indépendance a été marquée surtout par son voyage en Chine, le 15 décembre 1997. Il y a emmené pas moins de neuf ministres. Cela a été un facteur qui a décidé les Américains ŕ intervenir militairement avant que ce soit trop tard…Et cela nous mčne directement au chapitre suivant, le sixičme, qui montre que la décision des Américains de faire la guerre contre le Congo nationaliste de Mzee Kabila est tombée fin décembre 1997 ou début 1998 au plus tard. Quand les Américains ont compris que Kabila allait effectivement faire des élections démocratiques en 1999 et qu’il allait les gagner, ils ont décidé d'agir et de l'éliminer.

Le chapitre sept est le plus volumineux, il est consacré au mois d’aoűt 1998, un mois qui fut décisif dans l'histoire congolaise. La guerre d’agression était programmée par les Américains pour durer au maximum un ŕ deux mois. Dans le livre, j'ai publié beaucoup de témoignages de simples civils congolais qui ont risqué leur vie pour sauver le Congo. Ces résistants congolais ont attaqué, mains nues, les agresseurs et ont brűlé vifs ceux qu'ils ont pu maîtriser. Kabila a dit que \"la guerre sera longue et populaire\", et, effectivement, c'est le peuple qui a pris sur lui la défense de Kinshasa et qui a sauvé le pouvoir nationaliste. Je décris aussi comment le président Kabila a tout mis en śuvre pour convaincre Mugabe et Dos Santos que le Congo était bel et bien la victime d'une agression flagrante commanditée par les Etats-Unis et exécutée par le Rwanda et l'Ouganda.

Le chapitre huit développe la dimension panafricaine de la guerre du Congo. C’est en fait la premičre fois dans l’histoire de ce continent que presque tous les pays ont été impliqués d’une façon ou d’une autre dans une guerre. C’est pour dire que cette guerre était décisive pour l’avenir du Congo et de l'Afrique. Si le Congo avait perdu cette guerre, ce n’est pas sűr que l’Angola aurait pu régler ses comptes avec les criminels de l’Unita. Le Zimbabwe nationaliste aurait été aussi dans une position beaucoup plus difficile. Il y a eu au Congo un affrontement entre les forces qui sont pour l’indépendance de l’Afrique et les forces du néocolonialisme.

Dans le chapitre neuf,j e décris la situation qui prévalait au début de l'année 1999, lorsqu'il y avait un certain équilibre militaire aprčs l'échec de la guerre éclair. Le livre donne les preuves que, déjŕ avant l’agression, une certaine opposition évoquait publiquement la \"nécessité\" d'une lutte armée pour chasser Kabila! La complicité entre cette opposition dite \"démocratique\" et les américano-rwandais qui préparaient déjŕ la guerre d’agression était une réalité. Et dčs que la guerre a commencé, nous avons vu la répartition du travail anti-nationaliste entre une certaine opposition dite \"démocratique\" qui śuvrait ici ŕ Kinshasa et les Rwandais et leurs rebelles. J'analyse aussi la politique de Kagame vis-ŕ-vis de la rébellion et de l’opposition politique. Le livre prouve, citations ŕ l'appui, que les positions d'une certaine opposition politique sont presque identiques ŕ celles prises officiellement par les Rwandais, les Américains et les \"rebelles\". Le point essentiel, c’est la négation de la guerre d’agression et la thčse qu’il s’agit essentiellement d’un \"conflit interne\".

Le dixičme chapitre est consacré au projet de société de Mzee Kabila, ŕ sa conception de la nouvelle structure de l'Etat, Cet Etat du Pouvoir Populaire rompt avec 39 années d'Etat néo-colonial au service d'intéręts étrangers. Nous reproduisons et analysons les deux discours capitaux sur les CPP du président Kabila et analysons en détail les premičres expériences des CPP.

Le dernier chapitre, enfin, traite de l’Accord de Lusaka qui est une imposition des Américains. Dans cet \"Accord\" imposé par le chantage, les Américains ont \"codifié\" la position qu'ils ont adoptée déjŕ avant l’entrée de Kabila ŕ Kinshasa, ŕ savoir: ne jamais accepter que les nationalistes gouvernent seuls le Congo. Ils ont donc imposé ŕ Lusaka leur formule qui est une répartition de \"un tiers, un tiers, un tiers\", soit un tiers de mobutistes, un tiers d'anciens mobutistes devenus, par calcul politicien, \"anti-mobutistes\"… et un tiers de nationalistes. L’Accord de Lusaka, c’est cela, mais au pire il dispose un quart gouvernement nationaliste, un quart rebelles, un quart partis politiques néo-coloniaux et un quart société civile qui est aussi en partie acquise aux intéręts étrangers. L’accord de Lusaka était injuste et inacceptable pour les Congolais. Mais Kabila a été obligé de le signer pour échapper ŕ la prise de Mbuji-Maď, le centre diamantaire qui, une fois aux mains de l'armée rwandaise, aurait permis ŕ Kagame de se payer la guerre jusqu'ŕ Kinshasa.

Ainsi, Kabila a gagné du temps et le temps était le meilleur allie du Congo. Ce qui était terrible sur papier dans l’Accord de Lusaka, ne pouvait plus ętre imposé au vu de la prise de conscience de l'agression caractérisée qui s'imposait ŕ la conscience internationale. Les Américains n’ont pas la force politique au Congo pour imposer leur type de néo-colonialisme. Les nationalistes ont toujours la chance de s’en sortir.

MMC :A suivre votre analyse de l'histoire immédiate, on est excité ŕ en connaître la suite pour mieux s’expliquer les événements

En fait, je pense que les dés sont jetés avant l’an 2000. Les grandes lignes sont claires et elles n’ont plus changé depuis lors. En fait de nouveauté politique, il n’y en a pas eu en 2000. Mzee Kabila avait bien défini sa politique et il allait s'imposer au niveau national et international. C'était simplement une question de temps, puisque la cause du Congo et de Mzee était juste. Puis, dans les premiers jours de 2001, arrive l'événement capital: l'assassinat du président Laurent-Désiré Kabila. Mais les nationalistes arrivent trčs vite ŕ s'unir autour de Joseph Kabila. Ce dernier est obligé de suivre une tactique complčtement différente, vu le nouveau rapport des forces.

MMC :Est-ce que vous avez eu des contacts personnels avec Kabila, depuis quand, et comment l’aviez-vous contacté de son vivant?

Ludo :Nous étions en contact avec Kabila depuis fin 1972 par lettre. Je l’a invité en Belgique pour le congrčs du Parti du Travail de Belgique le 2 novembre 1979. C’était son premier voyage en Europe depuis qu’il faisait le maquis au Congo. Il craignait d'ailleurs que les services américains ne l’abattent ŕ Bruxelles… C’est ŕ ce moment aussi que nous avons discuté de l’aide que les révolutionnaires belges pouvaient apporter ŕ la révolution congolaise.

Nous savons bien que c’était notre devoir, en tant que révolutionnaires du pays qui a colonisé le Congo, de soutenir principalement les peuples dominés par notre propre bourgeoisie. Auparavant nous avions ŕ certaines occasions donné un peu d’argent ŕ des révolutionnaires venant des maquis de l’Est du Congo, entre autres des envoyés de Kabila. Mais ŕ chaque fois l’argent a été volé… Les types se le partageaient avec des frčres et des cousins… Kabila m'a dit que nous avions plus de moyens en Belgique qu'au Congo pour faire une systématisation de l’histoire révolutionnaire du Congo. Pour ce qui concerne la grande révolution de 1964, il n’y avait rien, aucun écrit qui défendait et expliquait les positions des révolutionnaires de l’époque. Par contre il y avait des dizaines de livres des contre-révolutionnaires et des mercenaires… J'ai émis l'idée d'étudier l'expérience de l'initiateur de cette grande révolution, Pierre Mulele, qui est resté cinq ans dans son maquis qui était le mieux organisé du point de vue politique et organisationnelle. Laurent Kabila m'a encouragé ŕ entreprendre cette étude. Ainsi, j'ai commence ŕ travailler en 1980 ŕ cette entreprise qui était excessivement difficile ŕ réaliser… Cela m'a pris cinq ans. C'était un pari presque impossible ŕ tenir. J'ai interrogé beaucoup de \"témoins\" qui ne faisaient que fabuler. Finalement, c'est par un hasard étrange que Juliana Lumumba m'a dit un jour que Mme Blouin était toujours en vie et qu'elle habitait Paris! Cette dame était déjŕ une figure légendaire en 1959-1962, mais elle avait été complčtement oubliée… Je me suis rendu souvent ŕ Paris pour discuter avec elle. Ainsi Mme Blouin m'a mis en contact avec les mulelistes qui étaient ŕ Brazzaville. Je m'y suis rendu ŕ plusieurs reprises et j'ai travaillé pendant 4 ans sur la révolution muleliste. Et en 1985 le livre \"Pierre Mulele ou la seconde vie de Patrice Lumumba\" est sorti.

MMC :Est-ce que vous aviez pu visiter le maquis de Kabila ou est-ce simplement sur base des rapports que vous vous ętes permis de le décrire ?

Ludo :Non. Nous avons rencontré Kabila fin 1979. La révolution était déjŕ descendante. Laurent Kabila a invité une délégation du Parti du Travail de Belgique ŕ visiter son maquis. Une premičre délégation du \"Comité Zaďre\", avec Philippe Borel, est partie en 1981. Mais plus tard, Laurent Kabila n’avait plus les moyens de faire venir notre délégation: c’était devenu trop risqué, presque impossible.

MMC :Vous dites que c’est pratiquement la vie de Mulele que Kabila a continuée. Vous établissez un parallélisme clair entre les trois révolutionnaires congolais : Lumumba, Mulele et Kabila. Quelle leçon tirez-vous de l’histoire de la révolution congolaise au regard de la vie de ces trois révolutionnaires?

Ludo :Lumumba était en 1960 le seul homme avec une maturité politique certaine, avec une grande expérience dans la direction des masses, le seul qui avait la carrure pour diriger la lutte pour l’indépendance. Lumumba représente l’éveil de la conscience nationale, l’éveil aussi de la conscience anti-impérialiste, et cela dans le feu de la lutte. Lumumba n’a jamais pu gouverner. Son pays a été agressé aprčs cinq jours de l’indépendance. C'était une agression majeure avec 10.000 soldats belges ! Lumumba a dű courir dans toutes les directions pour mobiliser les forces nationalistes contre l’agression. Lumumba a été exécuté et éliminé politiquement, puis physiquement. Dans le feu du combat, il a jeté les grandes lignes d’une politique nationale pour la souveraineté et l’indépendance, et pour une politique économique indépendante et orientée vers les masses.

Mais trčs vite aprčs son assassinat, beaucoup de cadres de son parti sont simplement passés de l’autre côté, sont devenus des adeptes du néocolonialisme.

Lumumba a eu la chance qu'un successeur digne de lui, capable de maintenir sa politique et de la développer en avant, s'est levé. C'était son ministre de l'Education, Pierre Mulele. Sinon, dans l’histoire du Congo, Lumumba n’aurait pas eu un grand impact, les démagogues se seraient immédiatement emparés de son personnage. Ils auraient eu le monopole de l’explication et nous aurions connu un Lumumba décaféiné.

Avant l’indépendance, Pierre Mulele était politiquement plus avancé que Lumumba, mais il n’avait pas encore l’expérience politique et la carrure pour ętre le principal dirigeant national. Mulele ira \"digérer\" la défaite de la lutte pour l'indépendance en allant en Chine étudier comment les masses populaires de ce grand pays ont réussi, lŕ oů les masses congolaises ont connu l'échec.

Lorsque Pierre Mulele et son compagnon fidčle Théodore Bengila reviennent au Congo en juillet 1963, toutes les forces populaires qui ont soutenu Lumumba, et qui n'ont jamais accepté qu’il soit assassiné par Mobutu, se sont soulevées ŕ l’appel Mulele. Ça a été la plus grande insurrection populaire dans l’Afrique post-indépendance. Des mercenaires de l’Afrique du Sud, de la Rhodésie, de l’Europe, les armées américaine et belge ont dű sauver le régime de Mobutu en \"liquidant\" entre 300 et 400.000 \"jeunesses\", comme on disait.

C’était en fait la premičre grande expérience révolutionnaire au niveau des masses populaires. Les quelques mois que Lumumba a dirigé le Congo, il y avait trop de confusion et les événements se sont passés trop vite. La révolution de 1964-65 a été beaucoup plus profonde, elle a connu une participation populaire beaucoup plus massive et active. Puisque la lutte pour l’indépendance a été écrasée essentiellement par les armes, la lutte pour la Deuxičme Indépendance en 1964, devait choisir comme principal forme de lutte l'insurrection populaire armée.

Aprčs l'assasinat de Mulele, le seul révolutionnaire qui a maintenu le flambeau de l’insurrection populaire pendant toute la période de la dictature mobutiste, est Laurent Kabila.

A côté de Mulele, Kabila a été le dirigeant le plus remarqué lors de l'insurrection de 1964. Les deux révolutionnaires ont dirigé les maquis les plus solides, celui de l'Ouest, au Kwilu, et celui de l'Est, ŕ Fizi-Baraka. Comme Mulele, Kabila fut vice-président du Conseil National de Libération. Il était encore trčs jeune ŕ l’époque. En 1964, Kabila n’avait que 23 ans. Il n’était pas encore un révolutionnaire accompli, mais c'est dans cette révolution qu’il va műrir. Aprčs la défaite, Kabila suivra le chemin de Pierre Mulele vers Chine. Il y assistera pendant presque sept mois aux cours de l'université politico-militaire de Nankin. A son retour, il crée le Parti de la Révolution Populaire, il relance le maquis ŕ Fizi Baraka, puis ŕ Hewa Bora.

Męme lorsqu'il n’avait plus de forces militaires au Congo, Laurent Kabila a toujours maintenu la ligne que seule une insurrection populaire pourra liquider la dictature mobutiste. Au cours des années 1990-96, il a cherché des alliés en Ouganda, au Rwanda et en Angola. Ces pays avaient tous de bonnes raisons pour vouloir éliminer le pouvoir de Mobutu qui a causé des désastres dans toute l'Afrique centrale. Le front régionale a donné ŕ Kabila les possibilités de relancer l’insurrection populaire en 1996. Ainsi, nous avons une continuité dans l’histoire entre les trois grands révolutionnaires et en męme temps une continuité entre les trois mouvements populaires.

MMC :Vous avez dit que beaucoup d'adeptes de Lumumba ont rejoint le néocolonialisme. Pour le cas de Mzee Kabila, est-ce que vous croyez que tous ceux qui l’ont accompagné, sont restés fidčles ŕ l’idéologie ou est-ce qu’il y en a qui ont déjŕ été récupérés par l’autre côté?

Ludo :Il y en a qui sont venus avec lui de l’Est, mais qui n’ont jamais partagé ses opinions. Dans l’AFDL autour de Kabila, il y avait des opinions trčs différentes. Mais comme Kabila était une personnalité politique trčs impressionnante avec une expérience phénoménale, les cadres le suivaient. Ils ne disaient pas non quand le chef parlait. Beaucoup ne comprennaient pas le fond de l’idéologie Kabila. C’était inévitable dans le front uni qui s'était créé pour chasser Mobutu. .

Bien sűr, aprčs la mort de Mzee, ce phénomčne s’est encore accentué. Il n’y a plus cette grande et forte personnalité qui tient la barre et qui montre la direction. Maintenant les cadres qui ont entouré feu Kabila vont dans les sens les plus divers. Mais au niveau du peuple, s'il y a beaucoup d’interrogations, on n'a pas le sentiment d'ętre défait, le peuple est disponible pour la relance de la lutte que Kabila a initiée.

MMC :M. Ludo Martens, ŕ ton avis, quelles fautes Kabila et l’AFDL ont-ils commises ?

Ludo :Je ne veux pas parler de l’AFDL, qui était un front trčs large avec une grande diversité d'idéologies. Moi, j’estime que Laurent Désiré Kabila a été un grand stratčge, un homme trčs brillant en politique et en tactique, capable de gagner les masses populaires pour des idées révolutionaires d'indépendance, de développement auto-centré et de pouvoir populaire. C'est dans le domaine de l’organisation que se trouvent ses faiblesses. Pour un révolutionnaire, ce n’est pas grave en soi. Chaque homme a ses qualités et ses défauts et l’organisation est lŕ pour compenser les défaut de chacun et pour tirer le maximum de profits de ses qualités. Si Kabila avait eu ŕ ses côtés un révolutionnaire qui était un excellent organisateur, il aurait sans doute fait d’autres miracles. Ses faiblesses dans le domaine de l’organisation ont fait que beaucoup d’idées correctes, parfois géniales, aprčs avoir été lancées, sont tombées ŕ l’eau, puisque ceux qui devaient les mettre en pratique ne comprenaient rien ou ne voulaient pas comprendre ou étaient męme des adversaires infiltrés.

MMC :Et que dire sur le plan idéologique ?

LudoMais la question de l’organisation a aussi des aspects idéologiques. Dans la doctrine révolutionnaire, il y a la ligne politique et la ligne organisationnelle. L'organisation implique beaucoup de principes idéologiques, comme le collectivisme, la discipline, la compétence professionnelle et politique, la rigueur en matičre de inances, la critique et l’autocritique… En l'absence d'un noyau de l'organisation révolutionnaire, il était presque impossible d'appliquer ces principes vitaux.

MMC :J'ai suivi tout cela, l’AFDL a été une alliance hétérogčne avec des forces de gauche, de droite, et du centre, męme d’extręme-droite, avec des mobutistes qui se disaient repentis. Ils n’ont eu męme l'intention de former un parti révolutionnaire. Je dirais que la révolution, c’est de la gauche, ce n’est pas du centre ni de la droite. Est-ce que tu as analysé cet aspect de la démarche de Kabila?

Ludo :Moi, je sais que Laurent Kabila avait l’intention de créer un parti et probablement un parti inspiré par l'expérience du PRP. Je considčre que son erreur se trouve dans sa manque de capacité ŕ organiser ne fut-ce le noyau de ce parti révolutionnaire ŕvenir. Il a estimé qu’il avait encore beaucoup de temps, espérant qu’il pouvait prendre deux ans, trois ans pour créer ce parti. Lŕ, il a sousestimé la férocité de l’adversaire qui n’allait pas lui accorder le délai, surtout lorsqu'il voyait que Kabila était en train de gagner politiquement la bataille pour le cśur des masses.

MMC :Selon vous, Kabila n’avait donc pas trouvé dans son entourage un homme qui était ce que Chou-En-laď fut pour Mao ?

Ludo :La direction d'une révolution est toujours collective. Mao est un des plus grands de l'histoire, mais il a été grand entre autres parce qu'il a su concentrer la sagesse d'excellents révolutionnaires, ses collaborateurs proches. Le drame de Mzee, c’est justement de n’avoir pas trouvé un révolutionnaire qui fut aussi un grand organisateur. S’il avait trouvé quelqu’un capable de l’appuyer dans le domaine de l’organisation, il ne serait pas mort.

MMC :Comment voyez-vous la situation actuelle? Le régime Kabila a survécu aprčs la mort de Mzee, mais le continuateur Joseph Kabila fait face ŕ une coalition des forces politiques qui se liguent contre le régime, notamment au dialogue intercongolais. Et apparemment, ce qui était le cas avec le pčre, se retrouve avec le fils, sans qu’il y ait un second qui sache organiser et prendre les choses en mains.

Ludo :Aujourd’hui, la situation d’ensemble est déterminée par la décision que le président Joseph Kabila a prise au début de son mandat de faire profil bas. Il savait ętre dans une position de faiblesse. Les forces qui ont fait assassiner son pčre, pouvaient l’éliminer, lui aussi.

Donc il n’avait pas beaucoup de choix. Il a dű faire des concession qu’ils exigeaient. Il a dit dčs le début de son pouvoir, qu’il allait se concentrer sur un seul point : la paix. Il était disposé ŕ faire toutes les concessions nécessaires pour que les puissances qui ont commandité l'aggression fassent partir les agresseurs.

Dans mon interprétation, c’est dans cette optique qu’il a accepté de faire toutes ces concessions qui choquent parfois les nationalistes. Et il faut avouer que Joseph Kabila est arrivé ŕ consolider le pouvoir que son pčre a laissé. Il est arrivé ŕ mettre les agresseurs en difficultés, męme vis-ŕ-vis de leur maître. Qu’est-ce qu’on a vu ? Les Rwandais et les Ougandais ont été obligés, par le combat diplomatique, ŕ reconnaître qu'il n'y avait plus aucune justification pour rester ici, au Congo. Kagame a męme du faire semblant, pour les yeux de l'opinion internationale, de retirer toutes ses troupes. Bien sűr, il a laissé des hommes et il a organisé ensuite de nouvelles incursions. Mais sa position internationale est devenue trčs précaire.

Alors, on a vu immédiatement que les deux cliques de soi-disant rebelles qui servaient de prétexte aux Rwandais et Ougandais, se sont effondrés. Ainsi, Sun-City et Pretoria ont été, bien sűr, des caricatures. Il faut se rappeler ce que les Américains et les Sud-Africains avaient déjŕ dit avant l’arrivée de Kabila de Kabila ici, ŕ Kin, le 17 mai 1997 : \"Kabila devient de plus en plus exigeant, les Angolais le poussent ŕ prendre Kinshasa, nous avons perdu le contrôle sur Kabila.\" C’est une citation de Mbeki. Maintenant, ŕ Sun City et Pretoria, les Américains et les Sud-Africains se sont dit qu'ils doivent s’assurer qu’ils ne perdront plus le contrôle sur le Congo de Joseph Kabila. Et donc ils ont organisé un dialogue intercongolais qui est vraiment une caricature.

Ce dialogue a été une véritable imposture, puisqu'il part de la thčse qu’il y a, au Congo, essentiellement un \"conflit armé interne\". Vous trouvez ŕ ce sujet dans mon livre toute une série de citations de Kagame, de Ndahiro, du State Department américain qui affirment avec force, dčs le 2 aoűt 1998, qu'il s'agit au Congo de \"confrontations ethniques\", d'un \"conflit armée interne\", d'une \"crise congolaise\". En toute logique, ces messieurs, ensemble avec Mandela, ont exigé, dčs les premiers jours de l'agression, que Kabila et son gouvernement partent et soient remplacés lors d'une \"Table Ronde\" par un gouvernement d'union nationale comprennant toutes les forces opposées au nationalisme de Mzee.

C’est la négation de l’agression qui est ŕ la base de l’accord de Lusaka, alors qu’il s’agit lŕ d’un mensonge flagrant. C’est une honte. Mbeki, Bush, Kagame et Museveni ont imposé au président Joseph Kabila de négociatier sur cette base… puisque, cette fois-ci, ils \"ne voulaient plus perdre le contrôle sur le Congo\". Ils ont eux-męmes choisi ceux qui devaient aller représenter le peuple congolais. Toutes les vieilles carcasses des régimes néo-coloniaux qui se sont succédés depuis le 5 septembre 1960, ont été remises en circulation. Vous voyez ainsi parader un Bomboko, qui a trempé dans l'exécution de Lumumba et dans l'assassinat barbare de Mulele. Et ce monsieur n’a pas honte de s'afficher comme \"Pčre de l’indépendance\"… Ce sont des forces extérieures qui ont décidé pour l'essentiel qui représente le peuple congolais. Ils ont écartés leurs \"élus\" loin du Congo en les plaçant d'abord dans le grand bordel de luxe, Sun City, surnommé Sin City. La corruption s'y pratiquait ouvertement avec des paquets de cent dollars et des prostituées. C'était la démocratie néo-coloniale dans sa forme la plus caricaturale. Les anglo-saxons ont imposé ainsi leurs prétendues solutions. C’était facile ŕ faire, puisqu'ils s'étaient assuré d'une majorité d'hommes qui mangent de leurs mains. Mais sur le terrain au Congo, les réalités sont bien différentes. Il n’y a aucun rapport entre ce qu’ils manigancent sur papier en Afrique du Sud et les forces sur le terrain. Ce ne sera pas facile d'imposer des criminels et des traîtres ŕ la tęte de l'Etat congolais, parce que les masses n'en veulent pas. On sait aujourd’hui que la plupart des pays européens trouvent aussi que cette affaire de \"1+4\", c’est de la folie, c'est la déstabilisation d'un Etat déjŕ trčs fragilisé.

Ainsi les fameux \"rebelles\" du Rcd et de Bemba, avec leurs exploits de femmes enterrées vivantes, de femmes éventrées, de tętes coupées, de chair humaine dégustée, ne trouvent plus beaucoup de politiciens en Europe qui veulent se compromettrent avec eux. C’est presque fini ! Quelle base dans le peuple peuvent avoir encore des gens qui, en Europe, aprčs la seconde guerre mondiale, seraient condamnés ŕ mort pour avoir trahi la Patrie? C'est l'effondrement de cette fausse \"rébellion\" qui fait que Joseph Kabila est maintenant le seul ŕ rester debout, il a fait ses preuves, il a agit pour la paix et l'unité. Joseph Kabila a maintenant une position de force pour faire une politique qui correspond aux intéręts de son pays. Son problčme est de trouver des nationalistes convaincus, compétents, adversaires de la corruption et du vol et capables de s’organiser. Donc il se trouve devant le męme problčme crucial que son pčre.

MMC :Vous entretenez beaucoup de contacts ici ŕ Kinshasa notamment en dehors de l’établissement, auprčs de jeunes cadres de divers milieux. Est-ce que vous ne percevez pas parmi ces jeunes cadres des compétences qui, placés aux côtés de Kabila, peuvent entamer une bonne relčve pour le pays ?

Ludo :Ce n'est pas une question de jeunes ou de moins jeunes. Il s'agit d'engagement politique et de rigueur. Il y a un certain espoir qui doit encore se confirmer. Vous avez peut-ętre vu la Déclaration \"Non aux fauteurs de guerre civile ŕ Kinshasa! Pour un pouvoir nationaliste fort!\", signée par 14 organisations politiques. Elle a été initiee par les camarades Sondji, Mayengo, Tshishimbi, Otete, Iyambi, ŕ qui se sont ajoutés le général Padiri, Tshinkwela, Kakez; Okito et d'autres. C’est la premičre fois que s'est manifesté un début de concertation et de volonté d'unification de nationalistes révolutionnaires.

Je peux formuler mon opinion ainsi: si ceux qui sont vraiment nationalistes et révolutionnaires dans les différents partis et groupes ne font pas un grand effort dans les mois prochains pour s’unir et pour former un parti nationaliste digne de ce nom, alors Joseph Kabila va avoir extręmement difficile de s’en sortir. Ici aussi nous revenons sur le męme problčme de l’organisation. Le peuple est toujours disposé, le peuple veut suivre les idées que Mzee a données, mais l’effritement et l’éparpillement des nationalistes fait qu’il n’y a aucune force politique qui peut encadrer ce peuple. Et pourtant le potentiel est lŕ.

On va voir s’il y aura ce sursaut d’esprit révolutionnaire, si l’idée de l’organisation va pour la premičre fois s’enraciner dans les tętes. Aujourd'hui, il n'y a pas un parti qui se donne comme vocation d’encadrer la masse, de l’organiser, de la conscientiser, de prendre 5 ans, 10 ans, 15 ans, 20 ans s’il le faut, pour achever l'śuvre de Lumumba, Mulele et Kabila. Maintenant les nationalistes sont devant ce choix. Joseph Kabila aura besoin d’une telle organisation s’il veut sauver l’śuvre de son Pčre.

Mzee Kabila avait lancé les CPP dont l’idée a été trčs bien reçu par la masse. Mais ŕ la tęte des CPP nous avons vu trop de gens qui n'étaient pas ŕ la hauteur ou qui étaient des infiltrés, des mobutistes. Ils ont été les premiers aprčs la mort de Mzee ŕ crier qu'il fallait dissoudre les CPP!

La masse tient toujours au concept des CPP, elle voudrait qu'il soit relancé. Mais ce n’est que si les véritables révolutionnaires s’organisent dans un parti discipliné que les CPP peuvent trouver un nouveau départ. Mzee Kabila, l’animateur principal, est mort. Il n’y aura pas un second pour faire ce que Kabila, en tant qu’individu, a fait. Seule une organisation révolutionnaire qui se donne une direction collective clairvoyante et ferme, pourra continuer le travail que Mzee a commencé et redynamiser les CPP

MMC :Qu’est-ce que vous dites de la révolution du pardon chez Kabila. Peut-ętre que ce sujet constituera le volet que vous allez développer dans le tome second de votre livre. Est-ce que cette révolution-pardon est acceptable dans le Congo d’aujourd’hui ?

Ludo :Oui, j'aborde dans \"Kabila et la Révolution Congolaise\" cette notion de révolution de pardon.

Mais est-ce qu'il y avait déjŕ une véritable révolution, pour qu'elle commence ŕ évoquer le pardon? Avant d'aborder le chapître pardon, il faut d'abord punir ceux qui ont commis des crimes effroyables. Je pense d'ailleurs que Mzee Kabila n’a pas réfléchi théoriquement sur cette formule, que j'avais d'ailleurs entendue pour la premičre fois ętre évoquée par le camarade Kakudji, juste ŕ l'arrivée de l'AFDL ŕ Kin. Mzee avait repris ces mots. Mais lancer cela comme un concept théorique, bien sűr que cela ne pouvait que semer la confusion. Qu’est-ce qu’on a vu ? Il y a eu le procčs bidon du général d'armée Kikunda Ombala, accusé d’avoir volé un peu d’essence, un moteur, et encore d’autres futilités de ce genre. Ce procčs s’est terminé en queue de poisson. C'était se moquer de la nécessaire punition de ceux qui ont assassiné et qui ont détruit le pays pour leurs intéręts cupides.

Lŕ aussi, nous voyons que les choses ont souvent été mal pensées… Cela aussi exprime la faiblesse dans le domaine de l'organisation. Ce n’est que dans une organisation que vous pouvez exiger que tout le monde parle, qu'on aborde une question sous tous ses aspects et qu'on arrive ŕ une conclusion műrement réfléchie. Cette affaire de revolution-pardon est aussiétrande pour une autre raison. En effet, il a eu de petits soldats qui ont commis des crimes, on les a jugé et on les a fusillés. Quand on fusille de petits soldats, comment peut-on dire \"révolution de pardon\" pour ceux qui ont vraiment commis des crimes monstrueux en tuant ŕ grande échelle et en ruinant tout le pays ?

En plus, le fait que tous ces grands mobutistes ont échappé ŕ toute punition, a eu un impact négatif sur le régime nationaliste. Certains \"nouveaux\" voleurs ont simplement repris les réseaux des grands mobutistes, des Libanais, etc. Ils se sont dit: si l'on n'a pas touché aux mobutistes, comment pourrions-nous ętre inquiétés?

MMC : Il y a un phénomčne qui attire l’attention des diplomates et autres observateurs internationaux qui disent constater qu’il y a des certaines d’éléments du Mlc de Bemba ŕ Kinshasa dont la moitié d’eux travaillent légalement et manifestent leur adhésion au mouvement. Il n’y a pas, par contre, plus de 5 personnes du côté gouvernement qui peuvent se risquer d’en faire autant dans les zones occupées. Quelle analyse faites-vous de cette situation, M. Ludo Martens.

Je voudrais préciser au regard des pages que j’ai lues attentivement dans votre livre sur les activités de la CIA dans particuličrement les parties sous contrôle du gouvernement. Je considčre d’ailleurs qu’il ne s’agit lŕ que de la face visible de iceberg puisqu’il y a tous les autres services qui sont présents ici et qui opčrent en coordination alors qu’ils sont moins pro-gouvernement. Dans cette perspective, est-ce que toute cette carasse (?) politique ne procčde pas d’un jeu politique ? Il y a tout ce genre de contradictions, notamment dans le cas des délégués ŕ Pretoria qui se contestent les mandants de représentants du peuple. François Lumumba qui n'a pas un parti organisé, dénie aux délégués du gouvernement représenter le peuple. Comment analysez-vous cette situation ?

Ludo :Vous avez raison, le \"jeu\" politique que Américains et Sud-Africain ont organisé ŕ Sun City et Pretoria sert ŕ distraire les nationalistes et le peuple, ŕ les détourner des véritables problčmes et des graves menances qui continuent ŕ peser sur le Congo. Le problčme essentiel est que l'état congolais est en ruine, qu'il doit en grande partie ętre reconstruit sur de nouvelles bases. C'est ce que Mzee a initié avec le Pouvoir Populaire. Cela renvoie aussi ŕ l'héritage catastrophique du mobutisme et la situation s'est aggravée par les énormes difficultés provoquées par une guerre d'agression qui dure déjŕ quatre années et huit mois. Il faut dire que l’Etat est trčs fragilisé, ses organes sont facillement infiltrés par des spécialistes formés ailleurs. Il n’y a aucun parti politique qui a une implantation dans les masses de toutes les provinces. La pauvreté extręme pousse pas mal de gens ŕ vendre les secrets et les intéręts de leur pays… Un Congo désorganisé et infiltré ŕ certains niveaux éprouve naturellement toutes les difficultés ŕ organiser des structures de résistance derričre les lignes ennemies…

MMC : Męme militaire ?

Ludo :Dans le domaine militaire aussi, la guerre a révélé de grandes faiblesses. Mais je reviens au point précédent. Pour les agresseurs et leurs rebelles, qui ont des services performants et qui bénéficent de l'aide des Américains, il est relativement facile d’organiser des réseaux ici ŕ Kinshasa. Seulement, le jour oů ces réseaux devront entrer en action, alors sonnera l'heure de la vérité. Le peuple qui a déjŕ sauvé en aoűt 98 le pouvoir nationaliste, pourra ŕ nouveau se dresser contre ses ennemis.

MMC : Comment voyez-vous le phénomčne des Maď-Maď. Est-ce qu’il n’apparaît pas dans ce phénomčne une lueur d’espoir susceptible de faire avancer les choses dans une bonne direction ?

Ludo :Oui, les Maď-Maď sont de véritables nationalistes. J'ai consacré de nombreuses pages ŕ leur combat, je suis en contact avec le général Padiri qui est un véritable patriote. Les maď maď aiment leur pays et ils ne veulent pas qu'il soit contrôlé ni par les Rwandais ni par les Américains. C’est cet esprit nationaliste qui est l’aspect positif et dominant chez eux. Mais, eux aussi, subissent les tares de ce pays. C'est aussi un mouvement sans organisation politique révolutionnaire et donc sans une unité solide. J'ai discuté avec des délégués du général Padiri et du colonel Dunia. Les maď maď mčnent seulement la lutte militaire; la lutte politique, ce sont les chefs coutumiers. C'est une faiblesse devant des ennemis trčs bien organisés. Toute guerre révolutionnaire qui s'est développée jusqu'ŕ la victoire, a été d'abord basée sur le travail politique aussi bien dans la population que dans l'armée. Les armes sont alors dirigées par la conscience, la clairvoyance politique et la détermination.

Je pense que c’est simplement par manque d’informations, parce que tous les cadres maď maď que j'ai rencontrés ont un élan patriotique et une aspiration révolutionnaire admirables. Ici ŕ Kinshasa des camarades ont organisé une série de journées de séminaires politiques que les maď maď ont fortement apprécié. Ils étaient trčs contents d'acquérir ainsi une vision plus large et profonde sur le monde et sur la révolution Congolaise. Ils sont rentrés chez eux au maquis. D'ailleurs, le général Padiri a signé la Déclaration \"Non aux fauteurs de guerre civile ŕ Kinshasa\", qui a un caractčre nationaliste, anti-impérialiste prononcé.

MMC :Cette tendance de cimenter l’actuelle division du Congo, est-ce qu’il a l’option de se surmonter parce que c’est claire que Bemba ne viendra pas ŕ Kinshasa, c’est claire que Bemba ne va pas désarmer ses troupes, c’est clair qu’il a d’autres prétentions, c’est justement le contraire, il est déjŕ un interventionniste. Les mercenaires qui sont ŕ sa disposition interviennent déjŕ dans un autre Etat sans aucune impunité, sans aucune réaction de la communauté internationale.

C’est un mouvement qui fait le cannibalisme selon les informations qui ont défrayé la chronique dans la presse, je peux m’imaginer si les serbes faisaient le cannibalisme contre les Albanais, ce sera aussi une question qui disparaîtra dans 3 jours dans la presse … cela veut dire en claire, et on ne se cache pas de le dire dans les milieux diplomatiques, qu’il a des forces qui veulent que la situation de division au Congo perdure et qui donnent un appui formel ŕ tous les accords déjŕ signés mais qui en réalité travaillent dans le sens contraire, est-ce que c’est cela aussi ta vision de la situation.

Ludo :C’est sűr que les Américains gardent différents options pour le Congo, dont celle de la division du pays. Cette option n’a jamais été abandonnée complčtement. Les Américains ont fait éclater l'Union Soviétique. Ils ont, ensemble avec les Allemands, morcellé la Yougoslavie. Ils tentent de provoquer la division de la Chine au Tibet et au Sinkiang. Ils ont tenté de diviser l'Irak en trois parties. Ils ont un plan pour diviser l'Arabie Saoudite et de séparer la partie oů il y a le pétrol, de la partie oů se trouvent les lieux saintes de l'Islam.

Au Congo, je ne vois pas comment ils vont arriver ŕ imposer cet agenda macabre. Les terribles épreuves que les Congolais ont subies, ont quand męme soudé le sentiment national. Et donc nous revenons encore et toujours sur la question de l’organisation des révolutionnaires congolais. Le potentiel est lŕ, mais la capacité organisationnelle manque pour en faire une force invincible.

Pour le reste, je ne sais pas si męme les Américains peuvent encore miser sur le Rcd, cette clique coupée de toute base populaire, et la bande de Bemba, tueurs et pilleurs en Centrafrique, anthropophages au Congo…. Je ne vois pas comment Bemba pourrait se créer un royaume ŕ lui ŕ l’Equateur. Męme dans sa province, il est détesté. Nous avons écouté le témoignage d'un prętre qui dit qu'il arrive que dans une maison, six femmes disposent d'une seule pagne et ce n'est qu'une par une qu'elles peuvent sortir de la maison… Dés que le Congo a un minimum de forces militaires, Bemba, sans soutien extérieur, ne pourra pas tenir. Beaucoup de ses soldats en ont complčtement marre de cette guerre ! Pourquoi est-ce qu'ils accepteraient de mourir pour remettre les mobutistes au pouvoir? Męme les Américains ne sont plus trčs chauds pour ce genre d'aventuriers…

MMC :Je ne pense pas directement aux Américains, mais j’avais cité un exemple. Luanda dit qu’il a sorti tous ses militaires. Maintenant la Monuc parle de 6.500 ŕ 8.000 hommes revenus en armes du Rwanda au Congo. Ce ne sont pas des phantasmes, ce sont des gens qui sont rentrés pour 'sécuriser' quelque chose.

Ludo :C’est évident, Joseph Kabila, pour des raisons diplomatiques évidentes, fait profil bas et il ira probablement jusqu’ŕ la fin de cette logique. Cela lui donnera un jour la possibilité de dire : « Trop, c’est trop!». On peut seulement espérer qu’il prépare militairement ce moment-lŕ avec tout le sérieux nécessaire. Le retour en masse des militaires rwandais en Ituri est déjŕ une insulte ŕ tous les Congolais. Le Congo ne doit pas se laisser endormir par cet opium qui s'appelle \"réconciliation\" et \"accord inclusif avec les ennemis de la Patrie\". Il faut toujours se rappeler que la guerre politique et psychologique fait partie intégrante de la guerre militaire. Le Congo doit, tout en faisant le maximum pour un départ \"pacifique\" des agresseurs, préparer rigoureusement l’option militaire par les Fac et les maď maď.

C’est le faible encadrement politique et le faible armement des maď-maď qui font que l’on reste dans cette situation oů les troupes de Kagame peuvent s’en aller et revenir. Le jour oů toutes les atouts politiques et morales de Kagame seront épuisés, sera le moment pour mettre le combat militaire au centre. Et, en plus, le Congo a maintenant au Rwanda des alliés qui sont des hommes sérieux et qui ont un impact réel. Le Congo pourrait aider les démocrates et nationalistes hutu et tutsi qui s'opposent ŕ la dictature de Kagame. Depuis longtemps, le Congo aurait pu les aider. Il y a au Rwanda des cadres trčs murs et expérimentés et qui connaissent bien leur pays. Il y a des dizaines et des dizaines de cadres de haut niveau qui ont travaillé avec Kagame, qui ont été dans son parlement, dans ses institutions. Ils ont pris la fuite, ils connaissent presque tous les secrets du dictateur de Kigali. Mais il est impossible de faire connaître leurs révélations aux Rwandais. On ne peut pas les mettre sur papier, puisque ce genre de littérature ne peut pas circuler sous peine de mort pour celui qui se fait attraper. Les démocrates hutu et tutsi ont demande au Congo : donnez-nous une radio qui peut couvrir le territoire rwandais. Et nous pouvons précipiter la fin du militariste Kagame. De Gaulle a fait cela en France contre l'occupation hitlérienne. Le Congo devrait s’engager dans une politique active pour faire revenir la guerre d’oů elle est venue : au Rwanda. Non pas par des soldats congolais, mais par le peuple rwandais lui-męme, hutu et tutsi démocrates confondus. C’est la premičre fois dans l’histoire depuis 1960 qu’on a au Rwanda deux alliances anti-Kagame qui comptent en leur sein des Hutu et des Tutsi et qui veulent mettre fin ŕ ces histoires de s’entrecouper la gorge sur une base ethnique.

MMC :Dans les personnages que tu cites souvent dans ton livre, il y a aussi le président ougandais Museveni qui s’est entretenu encore il n’y a pas longtemps avec le chef de l’Etat congolais Joseph Kabila. Quelle est ton évaluation de la crédibilité de ces deux personnages, Museveni et Kagame ?

Ludo :Les deux ont un passé assez différent. Museveni a été dans sa jeunesse un révolutionnaire qui lisait Mao Ze-Dong, Lenine, etc. Il connaît ses classiques. On sait aussi qu’ŕ un certain moment, il s’est rendu aux Américains et a travaillé pour eux. Disons qu’en politique, il est quand męme assez sophistiqué. Tandis que Kagame, depuis le début de sa carričre, a été un homme pour qui la politique n’existe pas. C’est un aventuriste et un militariste. Il a commencé ŕ tuer des cadres tutsi dans son maquis en 1991-92. Des intellectuels venus de Kigali se sont engagés dans son maquis. Comme ils connaissaient bien tous les cadres rwandais de l’intérieur, Kagame craignait qu’aprčs la victoire, ils allaient ętre en meilleure position pour diriger le pays. Il a commencé ŕ les bousiller…

MMC : Des Tutsi ou des Hutu ?

Ludo :Des Tutsi !

MMC :Intellectuels Tutsi ?

Ludo :Oui, ils venaient renforcer le FPR. Ainsi, aventuriste et militariste, Kagame va toujours au bout de sa logique. C’est pour cela que sa fin sera sans doute violente. Et le Congo ne doit pas se faire des illusions. Il doit, bien sűr, pour faire partir les agresseurs, mener des actions diplomatiques aussi longtemps que c'est possible, tout en se préparant ŕ l’autre alternative. Cette autre alternative, c'est l'armée nationale, ce sont les maď-maď, mais c’est aussi le soutient aux forces démocratiques du Rwanda.

Alors quelle sera la position de Museveni lŕ-dedans ? Museveni n’est pas contre Kagame parce que c’est un aventurier, un militariste et un agent des Américains, il l’est parce qu’il y a eu rivalité dans la région. Le patron et le pčre Museveni a reçu des coups assez durs de l'élčve Kagame.

Ludo :Il y a d’autres facteurs qui font que Museveni ne va jamais pardonner ŕ Kagame ce qu’il lui a fait. C’est peut-ętre une contradiction que le Congo peut exploiter pour résoudre la question premičre : l’existence d’un régime militariste et avonturiste ŕ Kigali.

MMC :Quelle est, ŕ vos yeux, la difficulté qu’éprouvent les forces nationalistes congolaises ŕ s’organiser ?

Ludo :Le Congo, précédemment appelé \"Zaďre\", est désorganisé depuis longtemps.

La colonisation était rigoureusement organisée au profit des grands capitalistes belges.

Le régime néocolonial de Kasavubu, Mobutu, Bomboko, Ileo, Adoula, Tshombe et Mobutu a pu parasiter sur les acquis de la colonisation. Mais c'était vraiment un régime parasitaire, le principe de base était de voler, détourner, magouiller, bref: de profiter et de parasiter. Le principe de l'enrichissemnt indivuel a dominé toute la vie économique et intellectuelle. L'individualisme est ŕ l'opposé de l'organisation, du collectivisme, c'est-ŕ-dire de l'effort collectif pour atteindre un but valable, louable.

L'idéal ŕ poursuivre, Lumumba, Mulele et Kabila l'ont trčs bien exposé. Le réaliser passe nécessairement par l'organisation d'un parti nationaliste révolutionnaire, c'est-ŕ-dire par l'union de tous les Congolais qui sont d'accord avec Lumumba, Mulele et Kabila et qui veulent s'engager dans leur voie, qui est la voie de la lutte, du sacrifice, du dévouement aux masses. Au Congo, on ne doit pas réinventer la roue. Il faut un noyau qui prend la révolution, l'indépendance, la souveraineté, le pouvoir populaire au sérieux. Et qui étudie avec toute la rigueur nécessaire les expériences des peuples qui ont su se libérer de la domination étrangčre et construire un pouvoir ou les ouvriers, paysans et opprimés sont les forces qui déterminent la politique nationale en se ralliant tous les intellectuels patriotiques. Il faut donc des camarades qui ont un minimum d’expérience organisationnelle et qui prennent la décision d’organiser rigoureusement un parti selon toutes les rčgles et principes qui ont prouvé leur valeur au cours de la révolution française, soviétique, chinoise, vietnamienne, cubaine, coréenne…



Last edited: 07/05/2006 00:31:26

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